Poèmes rêveurs

Poèmes rêveurs — une sélection des meilleures œuvres sur Poemship.

RêveurGuillaume Apollinaire

Marie

Vous y dansiez petite fille Y danserez-vous mère-grand C’est la maclotte qui sautille Toutes les cloches sonneront Quand donc reviendrez-vous Marie Des masques sont silencieux Et la musique est si lointaine Qu’elle semble venir des cieux Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine Et mon mal est délicieux Les brebis s’en vont dans la neige Flocons de laine et ceux d’argent Des soldats passent et que n’ai-je Un cœur à moi ce cœur changeant Changeant et puis encor que sais-je Sais-je où s’en iront tes cheveux
RêveurThéophile Gautier

Au pays où se fait la guerre

I Au pays où se fait la guerre Mon bel ami s’en est allé ; Il semble à mon cœur désolé Qu’il ne reste que moi sur terre ! En partant, au baiser d’adieu, Il m’a pris mon âme à ma bouche. Qui le tient si longtemps, mon Dieu ? Voilà le soleil qui se couche, Et moi, toute seule en ma tour, J’attends encore son retour. II Les pigeons sur le toit roucoulent, Roucoulent amoureusement ; Avec un son triste et charmant Les eaux sous les grands saules coulent.
RêveurThéodore de Banville

Nuit d’étoiles

Nuit d’étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre Qui soupire, Je rêve aux amours défunts. La sereine Mélancolie Vient éclore au fond de mon cœur, Et j’entends l’âme de ma mie Tressaillir dans le bois rêveur. Nuit d’étoiles, Sous tes voiles, Sous ta brise et tes parfums, Triste lyre Qui soupire, Je rêve aux amours défunts.
RêveurSully Prudhomme

Les Berceaux

Après le départ des oiseaux, Les nids abandonnés pourrissent. Que sont devenus nos berceaux ? De leur bois les vers se nourrissent. Le mien traîne au fond des greniers, L’oubli morne et lent le dévore ; Je l’embrasserais volontiers, Car mon enfance y rit encore. C’est là que j’avais nuit et jour, Pour ciel de lit, des yeux de mère Où mon âme épelait l’amour Et ma prunelle la lumière. Sur le cœur d’amis sûrs et bons, Femmes sans tache, sur le vôtre, C’est un berceau que nous rêvons Sous une forme ou sous une autre.
RêveurStéphane Mallarmé

Tristesse d'été

Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie, En l’or de tes cheveux chauffe un bain langoureux Et, consumant l’encens sur ta joue ennemie, Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux. De ce blanc Flamboiement l’immuable accalmie T’a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux, « Nous ne serons jamais une seule momie Sous l’antique désert et les palmiers heureux ! » Mais ta chevelure est une rivière tiède, Où noyer sans frissons l’âme qui nous obsède Et trouver ce Néant que tu ne connais pas. Je goûterai le fard pleuré par tes paupières, Pour voir s’il sait donner au cœur que tu frappas L’insensibilité de l’azur et des pierres.
RêveurStéphane Mallarmé

Soupir

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur, Un automne jonché de taches de rousseur Et vers le ciel errant de ton œil angélique Monte, comme dans un jardin mélancolique, Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur ! — Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon, Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.
RêveurStéphane Mallarmé

Apparition

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tiraient de mourantes violes De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles — C’était le jour béni de ton premier baiser. Ma songerie aimant à me martyriser S’enivrait savamment du parfum de tristesse Que même sans regret et sans déboire laisse La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli. J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue Et dans le soir, tu m’es en riant apparue Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
RêveurPaul Verlaine

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime, Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore. Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la Vie exila. Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
RêveurPaul Verlaine

Clair de lune

Votre âme est un paysage choisi Que vont charmants masques et bergamasques Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques. Tout en chantant sur le mode mineur L’amour vainqueur et la vie opportune, Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune, Au calme clair de lune triste et beau, Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d’extase les jets d’eau, Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.
RêveurPaul Valéry

La Fileuse

Assise, la fileuse au bleu de la croisée Où le jardin mélodieux se dodeline, Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée. Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline Chevelure, à ses doigts si faibles évasive, Elle songe, et sa tête petite s’incline. Un arbuste et l’air pur font une source vive Qui suspendue au jour, délicieuse arrose De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive. Une tige, où le vent vagabond se repose, Courbe le salut vain de sa grâce étoilée, Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose. Mais la dormeuse file une laine isolée ; Mystérieusement l’ombre frêle se tresse Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée. Le songe se dévide avec une paresse
RêveurLeconte de Lisle

Les Roses d'Ispahan

Les roses d’Ispahan dans leur gaîne de mousse, Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l’oranger Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce, Ô blanche Leïlah ! que ton souffle léger. Ta lèvre est de corail, et ton rire léger Sonne mieux que l’eau vive et d’une voix plus douce, Mieux que le vent joyeux qui berce l’oranger, Mieux que l’oiseau qui chante au bord du nid de mousse. Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse, La brise qui se joue autour de l’oranger Et l’eau vive qui flue avec sa plainte douce Ont un charme plus sûr que ton amour léger ! Ô Leïlah ! depuis que de leur vol léger Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce, Il n’est plus de parfum dans le pâle oranger,