Dès l’ouverture, « Le Balcon » de Baudelaire installe une double adresse : à la femme aimée, mais aussi au souvenir lui-même. « Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses » fait de l’aimée l’origine de toute mémoire et la figure suprême de l’amour. Le poème entier est une incantation du passé : le locuteur recompose des soirées intimes, leurs parfums, leurs paroles, leurs caresses, tout en sachant que ces « minutes heureuses » risquent de rester englouties dans un « gouffre interdit à nos sondes ». L’enjeu central n’est donc pas seulement le regret, mais la tentative de ressusciter l’amour par la parole.
La construction renforce cette tension. Six quintils d’alexandrins suivent un schéma ABABA, où le premier vers revient identique en clôture de chaque strophe. Ce retour régulier agit comme une mémoire formelle : chaque strophe s’ouvre et se referme sur la même formule, dessinant un balcon verbal d’où le poète contemple le passé. La rime associe par exemple « maîtresses » et « caresses », ou « devoirs » et « soirs » ; elle tisse un lien sonore entre la femme, le désir et le temps. À cela s’ajoutent les exclamations — « Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs ! » — qui donnent au poème une tonalité de litanie amoureuse.
Le décor est sensoriel avant d’être visuel. Les « soirs illuminés par l’ardeur du charbon » mêlent chaleur domestique et rougeoiement du feu, tandis que les « vapeurs roses » estompent le balcon, lieu de passage entre l’intérieur et l’extérieur. La femme devient un espace à elle seule : « Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon ! » La tendresse physique se double de paroles que le poète qualifie d’« impérissables choses », comme si l’amour avait tenté de fixer l’instant. Puis la scène s’élargit : « Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées ! / Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant ! » L’immensité du ciel répond à la force du sentiment, et l’aimée, « reine des adorées », semble divinisée par le désir.
La nuit transforme peu à peu la contemplation en expérience plus trouble. L’image « La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison » fait de l’obscurité une paroi qui isole le couple. Les yeux ne voient plus, ils devinent : « mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles ». Le contact devient souffle et poison : « Je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison ! » L’oxymore unit le plaisir et la menace, comme si la beauté du souvenir portait déjà en elle la douleur de sa perte. Le détail des pieds qui s’endorment « dans mes mains fraternelles » ajoute une note de confiance presque enfantine, avant que le refrain ne referme la strophe sur cette nuit épaisse.
La fin bascule du souvenir à la question métaphysique. Le vers « Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses » désigne aussi l’acte d’écrire lui-même : le poème est cet art. Mais la dernière strophe interroge : « Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, / Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes ? » L’image des « soleils rajeunis » qui remontent après s’être lavés « au fond des mers profondes » laisse entrevoir une renaissance possible, mais la question reste ouverte. L’exclamation finale — « Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis ! » — transforme les plaisirs passés en objets d’un culte mélancolique.
Cette hésitation entre résurrection et perte fait la force du poème. Le balcon n’y est pas seulement un lieu réaliste ; il devient une frontière entre l’intimité vécue et l’abîme du temps. En superposant le refrain, les sensations et l’interrogation finale, Baudelaire fait de la mémoire un rituel sensuel, mais aussi un combat incertain contre l’oubli.