Le titre, L’Éternelle Chanson, annonce moins une mélodie qu’une durée : dès l’ouverture, la voix lyrique ne célèbre pas la naissance de l’amour mais son avenir, « Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille ». La promesse est celle d’un couple qui aura traversé le temps, et ce regard porté vers l’âge transforme la vieillesse en horizon désiré plutôt qu’en déclin. L’idée centrale tient dans ce renversement : l’amour ne s’use pas avec les années, il se thésaurise. Les cheveux blonds devenus blancs ne marquent pas une perte, mais une lente transmutation en or du souvenir.
La forme épouse ce chant de la durée. Les alexandrins réguliers et les rimes croisées donnent au poème une cadence ample et berçante, comme une chanson qu’on reprend sans fin. Un quatrain-refrain, après la première strophe, installe la circularité : « Nous nous regarderons, assis sous notre treille… » puis le poème se referme en reprenant presque mot pour mot l’ouverture. Cette reprise n’est pas une simple redite ; elle imite le retour des saisons et des souvenirs. Entre ces deux blocs, trois longues strophes déploient la rêverie amoureuse.
Le décor mêle étroitement la fragilité des corps et la vigueur du renouveau. Au mois de mai, dans « le jardin qui s’ensoleille », les « vieux membres tremblants » viennent se réchauffer. Le contraste n’est pas cruel : le printemps ranime les cœurs, et les amoureux vieillis « se croiront encor de jeunes amoureux ». La tendresse naît de ce décalage, avec un sourire donné « tout en branlant la tête » et un « couple adorable de vieux ». L’adjectif « adorable » dédramatise la décrépitude ; la vieillesse devient attendrissante, presque enfantine.
La mémoire occupe une place centrale. Le banc « verdâtre de mousse » est le lieu des conversations recommencées. On y évoque les « mille choses, même / De petits riens exquis dont nous radoterons ». Le verbe « radoter » est racheté par l’adjectif « exquis » : radoter en amour, c’est encore savourer. La phrase qui « finissant souvent par un baiser » inscrit le passé dans une douceur physique. Les souvenirs ne sont pas des reliques figées : ils « s’entassent », deviennent « communs », et « tissent d’autres liens ». Le tissage suggère que chaque jour ajoute un fil, ce qui rend l’amour « plus grave et plus serein ».
Le vers le plus célèbre condense cette dynamique : « Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain ». L’amour se nourrit de ce déséquilibre permanent vers l’avenir. La voix lyrique se fait avare : « J’enfouis ce qui vient de lui comme un avare, / Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ». Le vocabulaire de l’épargne transforme la passion en richesse. La rime « avare / rare » associe l’or des souvenirs à la plénitude intérieure. La fin revient à l’image initiale, mais le dernier huitain s’achève sur un détail nouveau : « tu me parleras d’amour en chevotant ». La voix tremblante devient la preuve vivante que l’amour, même affaibli par l’âge, trouve encore son propre chant.
Le poème tire sa force d’un double mouvement : il accepte le temps qui passe et refuse qu’il efface. La vieillesse n’y est ni niée ni embellie ; elle est apprivoisée par le souvenir, la parole et la promesse. Plutôt qu’une élégie mélancolique, L’Éternelle Chanson compose un art d’aimer le temps lui-même, où chaque ride devient un vers de plus dans la même chanson.