Mors — Analyse du poème

Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ. Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant, Noir squelette laissant passer le crépuscule. Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule, L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx. Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux Tombaient ; elle changeait en désert Babylone, Le trône en l’échafaud et l’échafaud en trône, Les roses en fumier, les enfants en oiseaux, L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux. Et les femmes criaient : — Rends-nous ce petit être. Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? — Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas ; Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats ; Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre ; Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit ; Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit. Derrière elle, le front baigné de douces flammes, Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.

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Dès le premier alexandrin, Victor Hugo installe une apparition plus qu’une allégorie : « Je vis cette faucheuse. » Le titre latin Mors, la mort, devient une moissonneuse noire, un squelette aux larges pas dont la faulx brille dans le crépuscule. Ce texte des Contemplations, hanté par le deuil, déploie une vision cosmique : la faucheuse renverse les empires, métamorphose les corps et les matières, puis laisse derrière elle un ange souriant qui porte la gerbe d’âmes. L’idée centrale tient dans ce double visage de la mort : destruction universelle et récolte spirituelle, épouvante et douceur.

La construction renforce cette ambiguïté. Le poème est écrit en alexandrins à rimes plates, ce qui donne à la progression une solennité de marche funèbre. Les césures régulières martèlent les actions de la faucheuse : « Elle allait à grands pas / moissonnant et fauchant ». Mais cette régularité se trouble lorsque la phrase enjambe le vers, comme dans la comparaison des peuples devenus « sous la faulx sombre / Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit » : la syntaxe semble alors fuir avec le troupeau. Les fricatives de faucheuse, fauchant, frissonnant et les sifflantes de squelette, sanglot, linceuls imitent le frottement de la lame. Le mot « gerbe » final répond au vocabulaire de la moisson ; la mort n’est plus seulement celle qui fauche, elle est celle dont un ange rassemble les épis.

Les images frappent par leurs renversements. Les triomphateurs tombent sous les arcs triomphaux, Babylone devient un désert, « le trône en l’échafaud et l’échafaud en trône » : Hugo inverse l’ordre pour montrer que la mort abolit les hiérarchies. La série « Les roses en fumier, les enfants en oiseaux, / L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux » mêle le déchet, l’envol, la poussière et les larmes. Chaque transformation est une chute ou une disparition, sauf l’enfant changé en oiseau, où l’on peut lire l’âme qui s’échappe. Le cri des mères donne à cette allégorie une douleur très humaine : « Rends-nous ce petit être. / Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? » La question ne reçoit pas de réponse ; elle reste un sanglot « sur terre, en haut, en bas », comme si la plainte traversait tous les mondes.

Le poème glisse ensuite vers le macabre : des mains osseuses sortent des grabats noirs, un vent froid bruisse dans les linceuls, les peuples sont un troupeau frissonnant. Puis le dernier distique inverse la tonalité : « Derrière elle, le front baigné de douces flammes, / Un ange souriant portait la gerbe d’âmes. » L’oxymore « douces flammes » réconcilie la brûlure et la caresse ; le sourire de l’ange succède aux cris et à l’épouvante. La gerbe d’âmes transforme le champ de mort en offrande. Hugo ne nie pas l’horreur, mais il la dépasse par une image de tendresse lumineuse.

Ce qui rend ce texte significatif, c’est la rencontre entre l’imagerie macabre de la danse des morts et le lyrisme hugolien. La faucheuse est à la fois une figure familière et une puissance qui emporte les trônes, les enfants, les mères. Le « je » initial donne à la scène la force d’une vision prophétique. En vingt vers, Hugo fait entendre le bruit de la faulx, le sanglot des mères et le murmure du vent, avant d’ouvrir une issue spirituelle. Le poème se lit ainsi comme une méditation sur l’injustice de la mort — surtout la mort d’un enfant — et sur la possibilité d’une récolte céleste. Il ne console qu’à la fin, avec cet ange qui sourit derrière le squelette, comme si la mort fauchait les vies mais pas les âmes.

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