Alfred de Musset
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Poems
Chanson (Quand on perd, par triste occurrence)
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Chanson de Fortunio
Si vous croyez que je vais dire Qui j’ose aimer, Je ne saurais, pour un empire, Vous la nommer.
Nous allons chanter à la ronde, Si vous voulez, Que je l’adore et qu’elle est blonde Comme les blés.
Je fais ce que sa fantaisie Veut m’ordonner, Et je puis, s’il lui faut ma vie, La lui donner.
Du mal qu’une amour ignorée Nous fait souffrir, J’en porte l’âme déchirée Jusqu’à mourir.
Mais j’aime trop pour que je die Qui j’ose aimer, Et je veux mourir pour ma mie Sans la nommer.
L'Andalouse
Avez-vous vu, dans Barcelone, Une Andalouse au sein bruni ? Pâle comme un beau soir d’automne ? C’est ma maîtresse, ma lionne ! La marquesa d’Amaëgui.
J’ai fait bien des chansons pour elle ; Je me suis battu bien souvent. Bien souvent j’ai fait sentinelle, Pour voir le coin de sa prunelle, Quand son rideau tremblait au vent.
Elle est à moi, moi seul au monde. Ses grands sourcils noirs sont à moi, Son corps souple et sa jambe ronde, Sa chevelure qui l’inonde, Plus longue qu’un manteau de roi !
C’est à moi son beau col qui penche Quand elle dort dans son boudoir, Et sa basquina sur sa hanche, Son bras dans sa mitaine blanche, Son pied dans son brodequin noir !
Vrai Dieu ! lorsque son œil pétille Sous la frange de ses réseaux, Rien que pour toucher sa mantille, De par tous les saints de Castille, On se ferait rompre les os !
Qu’elle est superbe en son désordre, Quand elle tombe, les seins nus, Qu’on la voit, béante, se tordre Dans un baiser de rage, et mordre En criant des mots inconnus !
Et qu’elle est folle dans sa joie, Lorsqu’elle chante le matin, Lorsqu’en tirant son bas de soie, Elle fait, sur son flanc qui ploie, Craquer son corset de satin !
Allons, mon page, en embuscades ! Allons ! la belle nuit d’été ! Je veux ce soir des sérénades À faire damner les alcades De Tolose au Guadalété !
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand l’Aurore craintive Ouvre au Soleil son palais enchanté ; Rappelle-toi lorsque la Nuit pensive Passe en rêvant sous son voile argenté ; À l’appel du plaisir lorsque ton sein palpite, Aux doux songes du soir lorsque l’ombre t’invite, Écoute au fond des bois Murmurer une voix — Rappelle-toi.
Rappelle-toi, lorsque les destinées M’auront de toi pour jamais séparé, Quand le chagrin, l’exil et les années Auront flétri ce cœur désespéré ; Songe à mon triste amour, songe à l’adieu suprême ! L’absence ni le temps ne sont rien quand on aime. Tant que mon cœur battra, Toujours il te dira : Rappelle-toi.
Rappelle-toi, quand sous la froide terre Mon cœur brisé pour toujours dormira ; Rappelle-toi, quand la fleur solitaire Sur mon tombeau doucement s’ouvrira : Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle Reviendra près de toi comme une sœur fidèle. Écoute, dans la nuit, Une voix qui gémit — Rappelle-toi.
Se voir le plus possible et s’aimer seulement
Se voir le plus possible et s’aimer seulement, Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge, Sans qu’un désir nous trompe, ou qu’un remords nous ronge, Vivre à deux et donner son cœur à tout moment ;
Respecter sa pensée aussi loin qu’on y plonge, Faire de son amour un jour au lieu d’un songe, Et dans cette clarté respirer librement, — Ainsi respirait Laure et chantait son amant.
Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême, C’est vous, la tête en fleurs, qu’on croirait sans souci, C’est vous qui me disiez qu’il faut aimer ainsi.
Et c’est moi, vieil enfant du doute et du blasphème, Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci : Oui, l’on vit autrement, mais c’est ainsi qu’on aime.
Que j’aime le premier frisson d’hiver
Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume, Sous le pied du chasseur, refusant de ployer ! Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume, Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;
C’est le temps de la ville. — Oh ! lorsque, l’an dernier, J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme, Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume (J’entends encore au vent les postillons crier),
Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine Sous ses mille falots assise en souveraine ! J’allais revoir l’hiver. — Et toi, ma vie, et toi,
Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ; Je saluais tes murs. — Car, qui m’eût dit, madame, Que votre cœur sitôt avait changé pour moi ?
Biography
Alfred de Musset (1810-1857) est un poète et dramaturge français du romantisme. Sa poésie, publiée notamment dans les recueils des "Nuits" (1835-1837), se caractérise par un lyrisme confidentiel et une musicalité élégiaque. Les thèmes dominants en sont la souffrance amoureuse, le désenchantement, la mélancolie et la fuite du temps. Son poème "Rolla" (1833) illustre la crise spirituelle et le mal du siècle propres à sa génération. Parallèlement à ses vers, Musset compose des pièces de théâtre qui mêlent comédie et drame, comme "On ne badine pas avec l'amour" ou "Lorenzaccio". Sa poésie privilégie l'expression directe de l'émotion personnelle, souvent adressée à une figure féminine absente ou perdue. Le cycle des "Nuits" met en scène un dialogue entre le poète et sa muse, où alternent désespoir et espoir de renouveau. L'œuvre poétique de Musset s'inscrit dans le courant romantique français tout en s'en distinguant par une ironie et une lucidité amères. Il est reconnu comme l'un des principaux poètes lyriques de son siècle, influençant la poésie française ultérieure par sa sincérité et sa sensibilité. Sa contribution au drame romantique et à la poésie lyrique lui assure une place durable dans la littérature française.
