Arthur Rimbaud
Poems
Ô saisons, ô châteaux
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Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir
Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi. — Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table Verte : je contemplai les sujets très naïfs De la tapisserie. — Et ce fut adorable, Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
— Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! — Rieuse, m’apporta des tartines de beurre, Du jambon tiède, dans un plat colorié,
Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse D’ail, — et m’emplit la chope immense, avec sa mousse Que dorait un rayon de soleil arriéré.
Le Buffet
C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ; Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries, De linges odorants et jaunes, de chiffons De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries, De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;
— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
— Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Le Mal
Tandis que les crachats rouges de la mitraille Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ; Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille. Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable, broie Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ; — Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie, Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… —
— Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ; Qui dans le bercement des hosannah s’endort.
Et se réveille, quand des mères, ramassées Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir, Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Les Chercheuses de poux
Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes, Implore l’essaim blanc des rêves indistincts, Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Elles assoient l’enfant devant une croisée Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs, Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Il écoute chanter leurs haleines craintives Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés, Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux Font crépiter parmi ses grises indolences Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ; L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses. Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
Les Effarés
Noirs dans la neige et dans la brume, Au grand soupirail qui s’allume, Leurs culs en rond
À genoux, cinq petits, — misère ! — Regardent le boulanger faire Le lourd pain blond…
Ils voient le fort bras blanc qui tourne La pâte grise, et qui l’enfourne Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire. Le boulanger au gras sourire Chante un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge, Au souffle du soupirail rouge, Chaud comme un sein.
Et quand, pendant que minuit sonne, Façonné, pétillant et jaune, On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées, Chantent les croûtes parfumées, Et les grillons,
Quand ce trou chaud souffle la vie Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre, Les pauvres petits pleins de givre ! — Qu’ils sont là, tous,
Collant leurs petits museaux roses Au grillage, chantant des choses, Entre les trous,
Mais bien bas, — comme une prière… Repliés vers cette lumière Du ciel rouvert,
Si fort, qu’ils crèvent leur culotte, Et que leur lange blanc tremblotte Au vent d’hiver…
Ma Bohème
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; Mon paletot aussi devenait idéal ; J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ; Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou. — Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. — Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques. Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Ophélie
I
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles, La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… — On entend dans les bois lointains des hallalis…
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses longs voiles bercés mollement par les eaux ; Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ; Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile. — Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige ! Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté ! — C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté !
C’est qu’un souffle inconnu, fouettant ta chevelure, À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ; Que ton cœur écoutait la voix de la Nature Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits !
C’est que la voix des mers, comme un immense râle, Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ; C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle, Un pauvre fou s’assit, muet, à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle ! Tu te fondais à lui comme une neige au feu. Tes grandes visions étranglaient ta parole : — Un Infini terrible effara ton œil bleu !
III
— Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ; Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Rêvé pour l'hiver
L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose Avec des coussins bleus. Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose Dans chaque coin moelleux.
Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace, Grimacer les ombres des soirs, Ces monstruosités hargneuses, populace De démons noirs et de loups noirs.
Puis tu te sentiras la joue égratignée… Un petit baiser, comme une folle araignée, Te courra par le cou…
Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête, — Et nous prendrons du temps à trouver cette bête — Qui voyage beaucoup…
Biography
Arthur Rimbaud est un poète français né en 1854 à Charleville et mort en 1891 à Marseille. Il commence à écrire très jeune et produit l'essentiel de son œuvre poétique entre 1870 et 1875, avant d'abandonner la littérature pour une vie d'errance et de commerce. Sa poésie se caractérise par une rupture avec les formes traditionnelles, l'utilisation d'images saisissantes et une quête de l'inconnu, qu'il nomme le « dérèglement de tous les sens ». Ses thèmes récurrents incluent la révolte, la vision hallucinée du monde, l'amour, la nature et la spiritualité. Il est l'auteur de textes tels que « Le Bateau ivre », « Une saison en enfer » et « Les Illuminations ». Rimbaud est considéré comme un précurseur du symbolisme et du surréalisme, et son influence sur la poésie moderne est notable. Sa relation avec Paul Verlaine, bien que brève et tumultueuse, a également marqué l'histoire littéraire. Après son retrait de la littérature, il voyage en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient, exerçant divers métiers. Son œuvre, publiée en partie après sa mort, a été redécouverte et étudiée par les générations suivantes.
