Leconte de Lisle

Charles-Marie Leconte de Lisle est un poète français du XIXe siècle, considéré comme le chef de file du mouvement parnassien. Son œuvre, inspirée de l'Antiquité et de la nature, se caractérise par une forme rigoureuse et une vision pessimiste de l'existence. Biography ↓More ↓

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Le Rêve du jaguar

Sous les noirs acajous, les lianes en fleur, Dans l’air lourd, immobile et saturé de mouches, Pendent, et, s’enroulant en bas parmi les souches, Bercent le perroquet splendide et querelleur, L’araignée au dos jaune et les singes farouches. C’est là que le tueur de bœufs et de chevaux, Le long des vieux troncs morts à l’écorce moussue, Sinistre et fatigué, revient à pas égaux. Il va, frottant ses reins musculeux qu’il bossue ; Et, du mufle béant par la soif alourdi, Un souffle rauque et bref, d’une brusque secousse, Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi, Dont la fuite étincelle à travers l’herbe rousse. En un creux du bois sombre interdit au soleil

Il s’affaisse, allongé sur quelque roche plate ; D’un large coup de langue il se lustre la patte ; Il cligne ses yeux d’or hébétés de sommeil ; Et, dans l’illusion de ses forces inertes, Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs, Il rêve qu’au milieu des plantations vertes, Il enfonce d’un bond ses ongles ruisselants Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Le Sommeil du condor

Par delà l’escalier des roides Cordillères, Par delà les brouillards hantés des aigles noirs, Plus haut que les sommets creusés en entonnoirs Où bout le flux sanglant des laves familières, L’envergure pendante et rouge par endroits, Le vaste Oiseau, tout plein d’une morne indolence, Regarde l’Amérique et l’espace en silence, Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids. La nuit roule de l’Est, où les pampas sauvages Sous les monts étagés s’élargissent sans fin ; Elle endort le Chili, les villes, les rivages, Et la mer Pacifique, et l’horizon divin ; Du continent muet elle s’est emparée : Des sables aux coteaux, des gorges aux versants, De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants, Le lourd débordement de sa haute marée. Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier, Baigné d’une lueur qui saigne sur la neige, Il attend cette mer sinistre qui l’assiège : Elle arrive, déferle, et le couvre en entier. Dans l’abîme sans fond la Croix australe allume Sur les côtes du ciel son phare constellé. Il râle de plaisir, il agite sa plume, Il érige son cou musculeux et pelé, Il s’enlève en fouettant l’âpre neige des Andes, Dans un cri rauque il monte où n’atteint pas le vent, Et, loin du globe noir, loin de l’astre vivant, Il dort dans l’air glacé, les ailes toutes grandes.

Les Éléphants

Le sable rouge est comme une mer sans limite, Et qui flambe, muette, affaissée en son lit. Une ondulation immobile remplit L’horizon aux vapeurs de cuivre où l’homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l’antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues, Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile L’air épais, où circule un immense soleil. Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil, Fait onduler son dos dont l’écaille étincelle.

Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes, Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes Vont au pays natal à travers les déserts.

D’un point de l’horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit, Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.

Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.

Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche, Il guide au but certain ses compagnons poudreux ; Et, creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

L’oreille en éventail, la trompe entre les dents, Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume ; Et bourdonnent autour mille insectes ardents.

Mais qu’importent la soif et la mouche vorace, Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ? Ils rêvent en marchant du pays délaissé, Des forêts de figuiers où s’abrita leur race.

Ils reverront le fleuve échappé des grands monts, Où nage en mugissant l’hippopotame énorme, Où, blanchis par la Lune et projetant leur forme, Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.

Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent Comme une ligne noire, au sable illimité ; Et le désert reprend son immobilité Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.

Les Hurleurs

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes, La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux ; Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.

La nuit multipliait ce long gémissement. Nul astre ne luisait dans l’immensité nue : Seule, la lune pâle, en écartant la nue, Comme une morne lampe oscillait tristement.

Monde muet, marqué d’un signe de colère, Débris d’un globe mort au hasard dispersé, Elle laissait tomber de son orbe glacé Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.

Sans borne, assise au nord, sous les cieux étouffants, L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume, Affamait ses lions dans le sable qui fume, Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.

Mais sur la plage aride aux odeurs insalubres, Parmi des ossements de bœufs et de chevaux, De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux, Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants, L’œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles, Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles, Et d’un frisson rapide agités par instants.

L’écume de la mer collait sur leurs échines De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ; Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir, Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.

Devant la lune errante aux livides clartés, Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes, Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ? Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?

Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages, Après tant de soleils qui ne reviendront plus, J’entends toujours, du fond de mon passé confus, Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !

Les Montreurs

Tel qu’un morne animal, meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d’été, Promène qui voudra son cœur ensanglanté Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière !

Pour mettre un feu stérile en ton œil hébété, Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière, Déchire qui voudra la robe de lumière De la pudeur divine et de la volupté.

Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire, Dussé-je m’engloutir pour l’éternité noire, Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,

Je ne livrerai pas ma vie à tes huées, Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées.

Les Roses d'Ispahan

Les roses d’Ispahan dans leur gaîne de mousse, Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l’oranger Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce, Ô blanche Leïlah ! que ton souffle léger.

Ta lèvre est de corail, et ton rire léger Sonne mieux que l’eau vive et d’une voix plus douce, Mieux que le vent joyeux qui berce l’oranger, Mieux que l’oiseau qui chante au bord du nid de mousse.

Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse, La brise qui se joue autour de l’oranger Et l’eau vive qui flue avec sa plainte douce Ont un charme plus sûr que ton amour léger !

Ô Leïlah ! depuis que de leur vol léger Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce, Il n’est plus de parfum dans le pâle oranger, Ni de céleste arome aux roses dans leur mousse.

L’oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse, Ne chante plus parmi la rose et l’oranger ; L’eau vive des jardins n’a plus de chanson douce, L’aube ne dore plus le ciel pur et léger.

Oh ! que ton jeune amour, ce papillon léger, Revienne vers mon cœur d’une aile prompte et douce, Et qu’il parfume encor les fleurs de l’oranger, Les roses d’Ispahan dans leur gaîne de mousse !

Lydia

Lydia, sur tes roses joues, Et sur ton col frais, et plus blanc Que le lait, roule étincelant L'or fluide que tu dénoues.

Le jour qui luit est le meilleur : Oublions l'éternelle tombe. Laisse tes baisers de colombe Chanter sur tes lèvres en fleur.

Un lys caché répand sans cesse Une odeur divine en ton sein : Les délices, comme un essaim, Sortent de toi, jeune Déesse !

Je t'aime et meurs, ô mes amours ! Mon âme en baisers m'est ravie. Ô Lydia, rends-moi la vie, Que je puisse mourir toujours !

Midi

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ; La terre est assoupie en sa robe de feu.

L’étendue est immense et les champs n’ont point d’ombre, Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ; La lointaine forêt, dont la lisière est sombre, Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée, Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Une ondulation majestueuse et lente S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.

Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes, Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais, Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais.

Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux, Fuis ! la nature est vide et le soleil consume : Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire, Altéré de l’oubli de ce monde agité, Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté,

Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes ; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.

Biography

Charles-Marie Leconte de Lisle, né en 1818 à Saint-Paul de La Réunion et mort en 1894, est un poète français associé au mouvement parnassien, dont il fut l'un des principaux représentants. Il passa sa jeunesse sur l'île de La Réunion avant de s'installer en France, où il participa aux cercles littéraires et défendit une poésie impersonnelle et objective, en réaction au lyrisme romantique. Ses principaux recueils, tels que Poèmes antiques (1852), Poèmes barbares (1862) et Poèmes tragiques (1884), puisent leurs sujets dans les mythologies grecque, indienne et nordique, ainsi que dans les paysages exotiques. Sa poésie se caractérise par une recherche de la beauté formelle, une versification stricte et un goût pour la description précise de la nature, souvent associée à une méditation sur la vanité de l'existence et la fuite du temps. Le pessimisme et le sentiment de l'absurdité du monde traversent son œuvre, où les dieux anciens sont présentés comme indifférents aux souffrances humaines. Leconte de Lisle exerça une influence notable sur la génération symboliste et sur des poètes comme Heredia, tout en occupant une place centrale dans l'histoire de la poésie française de la seconde moitié du XIXe siècle. En 1886, il fut élu à l'Académie française, succédant à Victor Hugo, et devint bibliothécaire du Sénat, fonctions qui consolidèrent sa position institutionnelle.

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