Paul Verlaine
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Poems
Il pleure dans mon cœur
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À Clymène
Mystiques barcarolles, Romances sans paroles, Chère puisque tes yeux. Couleur des cieux,
Puisque ta voix, étrange Vision qui dérange Et trouble l’horizon De ma raison,
Puisque l’arôme insigne De ta pâleur de cygne Et puisque la candeur De ton odeur.
Ah ! puisque tout ton être, Musique qui pénètre, Nimbes d’anges défunts, Tons et parfums,
A sur d’almes cadences En ses correspondances Induit mon cœur subtil, Ainsi soit-il !
C’est l’extase langoureuse
C’est l’extase langoureuse, C’est la fatigue amoureuse, C’est tous les frissons des bois Parmi l’étreinte des brises, C’est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.
Ô le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susure, Cela ressemble au cri doux Que l’herbe agitée expire… Tu dirais, sous l’eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante C’est la nôtre, n’est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s’exhale l’humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?
Chanson d'automne
Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon cœur D’une langueur Monotone.
Tout suffocant Et blême, quand Sonne l’heure, Je me souviens Des jours anciens Et je pleure ;
Et je m’en vais Au vent mauvais Qui m’emporte Deçà, delà, Pareil à la Feuille morte.
Clair de lune
Votre âme est un paysage choisi Que vont charmants masques et bergamasques Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur L’amour vainqueur et la vie opportune, Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau, Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d’extase les jets d’eau, Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.
Colloque sentimental
Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux spectres ont évoqué le passé.
— Te souvient-il de notre extase ancienne ? — Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ? Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.
Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir ! — L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Colombine
Léandre le sot, Pierrot qui d’un saut De puce Franchit le buisson, Cassandre sous son Capuce,
Arlequin aussi, Cet aigrefin si Fantasque Aux costumes fous, Ses yeux luisants sous Son masque,
— Do, mi, sol, mi, fa, — Tout ce monde va, Rit, chante Et danse devant Une belle enfant Méchante
Dont les yeux pervers Comme les yeux verts Des chattes Gardent ses appas Et disent : « À bas Les pattes ! »
— Eux ils vont toujours ! — Fatidique cours Des astres, Oh ! dis-moi vers quels Mornes ou cruels Désastres
L’implacable enfant, Preste et relevant Ses jupes, La rose au chapeau, Conduit son troupeau De dupes ?
Écoutez la chanson bien douce
Écoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire, Elle est discrète, elle est légère : Un frisson d’eau sur de la mousse !
La voix vous fut connue (et chère !), Mais à présent elle est voilée Comme une veuve désolée, Pourtant comme elle encore fière,
Et dans les longs plis de son voile Qui palpite aux brises d’automne, Cache et montre au cœur qui s’étonne La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue. Que la bonté c’est notre vie. Que de la haine et de l’envie Rien ne reste, la mort venue.
Elle parle aussi de la gloire D’être simple sans plus attendre, Et de noces d’or et du tendre Bonheur d’une paix sans victoire.
Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame. Allez, rien n’est meilleur à l’âme Que de faire une âme moins triste !
Elle est en peine et de passage L’âme qui souffre sans colère. Et comme sa morale est claire !… Écoutez la chanson bien sage.
En sourdine
Calmes dans le demi-jour Que les branches hautes font, Pénétrons bien notre amour De ce silence profond.
Fondons nos âmes, nos cœurs Et nos sens extasiés, Parmi les vagues langueurs Des pins et des arbousiers.
Ferme tes yeux à demi, Croise tes bras sur ton sein, Et de ton cœur endormi Chasse à jamais tout dessein.
Laissons-nous persuader Au souffle berceur et doux Qui vient à tes pieds rider Les ondes de gazon roux.
Et quand, solennel, le soir Des chênes noirs tombera, Voix de notre désespoir, Le rossignol chantera.
Biography
Paul Verlaine (1844-1896) est un poète français associé au mouvement symboliste. Son œuvre se caractérise par une recherche de musicalité, l'expression de la mélancolie et l'exploration des thèmes de l'amour, de la sensualité et de la spiritualité. Ses premiers recueils, notamment Poèmes saturniens (1866) et Fêtes galantes (1869), témoignent d'une sensibilité parnassienne puis d'un goût pour les scènes mélancoliques inspirées de Watteau. Romances sans paroles (1874) marque un tournant vers une poésie plus libre et suggestive, influencée par sa relation avec Arthur Rimbaud. Après une période de crise personnelle et d'emprisonnement, sa conversion au catholicisme se reflète dans Sagesse (1880), recueil de poèmes religieux et pénitentiels. Verlaine a joué un rôle central dans la définition de la poésie symboliste, en privilégiant la suggestion, l'impression et la nuance plutôt que la description précise. Son influence sur les poètes modernes, notamment les symbolistes et les décadents, est considérable, et son art poétique, fondé sur la musique et la simplicité du vers impair, a marqué durablement la poésie française.
