Théophile Gautier
Most common moods
Poems
Coquetterie posthume
The first poems in full
Read them hereShow fewer poems
L’Art
Oui, l’œuvre sort plus belle D’une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses ! Mais que pour marcher droit Tu chausses, Muse, un cothurne étroit !
Fi du rythme commode, Comme un soulier trop grand, Du mode Que tout pied quitte et prend !
Statuaire, repousse L’argile que pétrit Le pouce Quand flotte ailleurs l’esprit ;
Lutte avec le carrare, Avec le paros dur Et rare, Gardiens du contour pur ;
Emprunte à Syracuse Son bronze où fermement S’accuse Le trait fier et charmant ;
D’une main délicate Poursuis dans un filon D’agate Le profil d’Apollon.
Peintre, fuis l’aquarelle, Et fixe la couleur Trop frêle Au four de l’émailleur ;
Fais les sirènes bleues, Tordant de cent façons Leurs queues, Les monstres des blasons ;
Dans son nimbe trilobe La Vierge et son Jésus, Le globe Avec la croix dessus.
Tout passe. — L’art robuste Seul a l’éternité : Le buste Survit à la cité,
Et la médaille austère Que trouve un laboureur Sous terre Révèle un empereur.
Les dieux eux-mêmes meurent. Mais les vers souverains Demeurent Plus forts que les airains.
Sculpte, lime, cisèle ; Que ton rêve flottant Se scelle Dans le bloc résistant !
Le Spectre de la rose
Soulève ta paupière close Qu’effleure un songe virginal, Je suis le spectre d’une rose Que tu portais hier au bal. Tu me pris encore emperlée Des pleurs d’argent de l’arrosoir, Et parmi la fête étoilée Tu me promenas tout le soir.
Ô toi, qui de ma mort fus cause, Sans que tu puisses le chasser, Toutes les nuits mon spectre rose À ton chevet viendra danser : Mais ne crains rien, je ne réclame Ni messe ni De Profundis ; Ce léger parfum est mon âme, Et j’arrive du paradis.
Mon destin fut digne d’envie ; Pour avoir un trépas si beau, Plus d’un aurait donné sa vie, Car j’ai ta gorge pour tombeau, Et sur l’albâtre où je repose Un poëte, avec un baiser, Écrivit : Ci-gît une rose Que tous les rois vont jalouser.
Les Papillons
Les papillons couleur de neige Volent par essaims sur la mer ; Beaux papillons blancs, quand pourrai-je Prendre le bleu chemin de l’air ?
Savez-vous, ô belle des belles, Ma bayadère aux yeux de jais, S’ils me pouvaient prêter leurs ailes, Dites, savez-vous où j’irais ?
Sans prendre un seul baiser aux roses, À travers vallons et forêts, J’irais à vos lèvres mi-closes, Fleur de mon âme, et j’y mourrais.
Premier sourire du printemps
Tandis qu’à leurs œuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.
Pour les petites pâquerettes, Sournoisement, lorsque tout dort, Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d’or.
Dans le verger et dans la vigne Il s’en va, furtif perruquier, Avec une houppe de cygne, Poudrer à frimas l’amandier.
La nature au lit se repose ; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert.
Tout en composant des solfèges, Qu’aux merles il siffle à mi-voix, Il sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois.
Sur le cresson de la fontaine Où le cerf boit, l’oreille au guet, De sa main glacée il égrène Les grelots d’argent du muguet.
Sous l’herbe, pour que tu la cueilles, Il met la fraise au teint vermeil, Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil.
Puis, lorsque sa besogne est faite Et que son règne va finir, Au seuil d’avril tournant la tête, Il dit : « Printemps, tu peux venir ! »
Biography
Né en 1811 et mort en 1872, il est poète, romancier et critique d'art français. Il participe au mouvement romantique des années 1830. Sa poésie met l'accent sur la description plastique, le travail du vers et la recherche d'une beauté formelle, préfigurant le Parnasse. Son recueil 'Émaux et Camées' (1852) illustre cette esthétique avec des poèmes ciselés comme des objets d'art. Il est également l'auteur de romans comme 'Mademoiselle de Maupin' et 'Le Capitaine Fracasse', et il exerce une activité de critique d'art et de théâtre dans des journaux tels que 'La Presse'. Son influence sur la génération parnassienne et sur la poésie moderne est reconnue.
