Au seuil des Méditations poétiques, publiées en 1820, Alphonse de Lamartine donne à entendre une voix nouvelle, tout entière habitée par l’absence. Dès l’ouverture de « L’Isolement », un promeneur s’assied « sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne », au coucher du soleil, face à une vaste plaine. Mais ce tableau paisible ne le console pas : il ne perçoit plus la beauté du monde, seulement le vide laissé par un être disparu. L’isolement n’est pas une simple solitude ; c’est un exil intérieur.
La forme accompagne cette méditation avec une régularité presque apaisante : le poème est composé de quatrains d’alexandrins aux rimes croisées, sans rupture trop brutale. Le paysage se déploie d’abord comme une scène harmonieuse : un fleuve écumant « serpente » et s’enfonce dans un « lointain obscur », un lac immobile reflète l’étoile du soir, la lune — « char vaporeux de la reine des ombres » — blanchit les bords de l’horizon. Au sommet des monts, le crépuscule jette encore un dernier rayon, et une cloche rustique mêle un « son religieux » aux derniers bruits du jour. Tout semble ordonné, presque sacré.
Pourtant, un « mais » renverse cette harmonie : « Mais à ces doux tableaux mon ame indifférente / N’éprouve devant eux ni charme, ni transports. » Le monde ne rencontre plus d’écho intérieur. Le contemplateur se voit « ainsi qu’une ombre errante », et le vers « Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts » fait entendre qu’il se sent déjà de l’autre côté de la vie. Le mot « ombre », déjà présent dans le chêne et dans la lune, devient le miroir de ce moi spectral. De colline en colline, du sud à l’aquilon, il parcourt l’immense étendue et conclut : « Nulle part le bonheur ne m’attend. » Les vallons, les palais, les chaumières deviennent de « vains objets » ; s’adressant aux fleuves, aux rochers, aux forêts, il dit : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. » Le paysage n’est pas vide en lui-même : il l’est parce que l’être aimé n’y est plus. Cet aveu donne à la nature une fonction nouvelle, celle de réfléchir un manque intérieur.
Le soleil terrestre devient alors un symbole d’indifférence : qu’il se couche ou se lève, « je n’attends rien des jours. » Pourtant, la plainte s’ouvre à une hypothèse : au-delà des bornes de sa course, un « vrai soleil » éclairerait d’autres cieux. Là, le poète retrouverait « l’espoir et l’amour », ce « bien idéal » sans nom sur terre. L’isolement se change en espérance d’ailleurs ; la lumière visible renvoie à une lumière intérieure et invisible.
La dernière image est celle d’une feuille flétrie arrachée par le vent. Le poète s’y compare et lance : « Emportez-moi comme elle, orageux aquilons ! » Cet élan vers le vent est ambigu : il dit à la fois le désir d’être arraché à l’exil, l’appel de la mort et le besoin d’un souffle qui mette fin à l’immobilité. Le poème reste suspendu entre terre et ciel.
Par cette alliance entre mélancolie personnelle, nature devenue miroir de l’âme et aspiration spirituelle, « L’Isolement » ouvre la voie au lyrisme romantique français : la poésie n’y est plus un exercice élégant, mais l’expression d’un moi blessé qui fait du monde entier la chambre d’écho de son manque.