« Automne au ciel brumeux, aux horizons navrants » : d’emblée, la saison n’est pas un simple décor, mais un interlocuteur. Le poète lui dit « tes jours » et transforme l’automne en présence vivante, presque humaine. Le premier quatrain superpose deux paysages : celui du dehors, brouillé, blessé, et celui du dedans, où les jours s’écoulent « avec l’eau des torrents ». Les épithètes « brumeux », « navrants », « rapides », « pâlies » ne décrivent pas seulement un ciel d’octobre ; elles colorent un état d’âme. La rumeur nasale de « brumeux », « navrants », « torrents », « mélancolies » assourdit la strophe et enveloppe le lecteur dans une tristesse sans éclat.
La forme est celle de trois quatrains à rimes croisées. Les trois premiers vers de chaque strophe s’étirent longuement, puis un dernier vers plus bref coupe l’élan, comme si la phrase s’essoufflait ou se retenait de pleurer. Ce déséquilibre discret imite le mouvement même de la rêverie : un départ ample, puis une retombée. L’enjambement des vers 3 et 4 — « Je regarde couler, avec l’eau des torrents, / Tes jours faits de mélancolies » — fait glisser le lecteur d’une vision concrète à une durée intérieure. Le mot « jours » est rejeté en tête de vers, suspendu, puis repris par l’adjectif « mélancolies » qui le noie. Les rimes unissent aussi le visible et le moral : « navrants » appelle « torrents », « pâlies » appelle « mélancolies ». Le paysage et l’âme riment, ce qui est une autre manière de dire leur correspondance.
Dans le deuxième quatrain, le regret prend des ailes. « Sur l’aile du regret mes esprits emportés » : l’abstraction devient un oiseau qui transporte la conscience vers un ailleurs. La parenthèse exclamative, « Comme s’il se pouvait que notre âge renaisse ! », avoue l’impossibilité du rêve tout en le prolongeant. Le verbe « renaisse » est essentiel : il répond à la mort lente de l’automne et oppose au temps qui coule un désir de recommencement. La jeunesse n’est plus une époque ; elle devient un lieu, ces « coteaux enchantés / Où jadis sourit ma jeunesse ». Le sourire attribué à la jeunesse fait d’elle une figure aimée et disparue, presque une personne perdue.
Le dernier quatrain opère un renversement. Au paysage gris succède le « clair soleil du souvenir vainqueur », alliance presque contradictoire entre la lumière et la mémoire. Sous ce soleil intérieur, « les roses déliées » refleurissent en bouquet. L’adjectif « déliées » dit à la fois le fané et le libéré : les roses du passé sont détachées de leur tige, mais le souvenir les rassemble et les rend à la vie. Puis survient la dernière image, la plus troublante : des larmes montent aux yeux, larmes « qu’en mon cœur, / Mes vingt ans avaient oubliées ». Ce ne sont pas des larmes présentes causées par un chagrin neuf ; ce sont des larmes anciennes, restées prisonnières. La mémoire ne restitue donc pas seulement les joies de la jeunesse, elle restitue aussi une émotion que la jeunesse n’avait pas su ou pas voulu pleurer.
L’automne de Silvestre prend la forme d’un automne intérieur. Le poème ne dit pas seulement que le temps passe et que l’homme vieillit ; il montre que le passé peut resurgir avec une intensité inattendue, comme une eau qui remonte. Les images du ciel, de l’eau, de la lumière et des fleurs se répondent : ce qui semblait coulé remonte, ce qui semblait fané refleurit. La tristesse finale n’est pas un simple regret, mais une rencontre avec une part de soi restée en attente. C’est en cela que le poème est significatif : il transforme la mélancolie en expérience de résurrection intérieure, où les larmes oubliées deviennent la preuve que le souvenir est, malgré tout, vainqueur.