« La Chevelure » s’ouvre sur une triple exclamation — « Ô toison », « Ô boucles », « Ô parfum chargé de nonchaloir » — comme une prière amoureuse. Le poète ne décrit pas une chevelure de l’extérieur ; il s’enivre d’elle et lui demande de ressusciter un monde. L’image du mouchoir agité dans l’air résume l’enjeu : la chevelure ne vaut pas seulement comme objet de désir, mais comme réserve de souvenirs que le geste libère, « pour peupler ce soir l’alcôve obscure ».
Le poème est construit en sept quintils d’alexandrins, dont les rimes suivent un schéma A B A A B. Cette forme ample et régulière imite un mouvement de houle : la rime B revient à la fin de chaque strophe comme une vague, tandis que l’alexandrin donne au vers la lenteur d’une respiration. Parfois la phrase déborde le vers, notamment quand l’âme « peut boire / À grands flots le parfum, le son et la couleur » ; l’enjambement reproduit cette absorption sans fin. Les sonorités liquides et nasales — « moutonnant », « langoureuse », « confondues » — prolongent la sensation de caresse et d’engourdissement.
Au centre du texte, une métamorphose transforme la chevelure en paysage. D’abord animale et féminine, avec « toison » et « encolure », elle devient « forêt aromatique », puis « mer d’ébène », « noir océan », « pavillon de ténèbres tendues ». Ces images n’opposent pas la femme et le monde : elles la dilatent. La chevelure contient « la langoureuse Asie et la brûlante Afrique », un « port retentissant », des « voiles, des rameurs, des flammes et des mâts ». L’intimité du corps ouvre ainsi un espace immense, où l’âme voyage comme d’autres « voguent sur la musique ». Le mot « extase » du premier quintil annonce cette sortie de soi.
Cette expansion repose sur une fusion des sens. Le poète ne sépare pas l’odorat, l’ouïe et la vue : il veut boire « le parfum, le son et la couleur ». Les senteurs mêlent le précieux et le trivial — « l’huile de coco, du musc et du goudron » — et cette alliance rend la rêverie plus physique, presque matérielle. La chevelure est tour à tour « oasis » et « gourde » : elle apaise une soif, mais une soif de souvenir et d’infini, non d’eau. Les mots « nonchaloir », « féconde paresse », « loisir embaumé » transforment la passivité en force créatrice.
Le poème joue aussi sur un paradoxe lumineux. La chevelure est noire, « mer d’ébène », « pavillon de ténèbres », et pourtant elle « rend l’azur du ciel immense et rond ». Ce noir n’est pas le néant : il est une nuit féconde qui contient la lumière, un « éblouissant rêve » de navigation et de gloire. Même l’expression « monde lointain, absent, presque défunt » est immédiatement contredite par « Vit dans tes profondeurs » : l’absence devient présence, la mort devient vie rêvée. Le texte ne célèbre pas un ailleurs géographique réel, mais la capacité du désir à inventer un paradis à partir d’une mèche de cheveux.
La dernière strophe transforme l’éloge en rituel. La main du poète sème « le rubis, la perle et le saphir » dans la « crinière lourde », comme pour ensemencer la chevelure et la rendre à jamais féconde. La femme aimée y devient une oasis, mais aussi une mémoire que l’on boit à longs traits. C’est là le sens le plus fort du poème : un objet intime, presque dérisoire, devient le lieu d’une résurrection sensorielle. « La Chevelure » montre comment la poésie peut faire d’une matière vivante un océan intérieur, et du souvenir une ivresse durable.