Dans Les Fleurs du mal, « Le Serpent qui danse » s’ouvre sur une exclamation de ravissement : « Que j’aime voir, chère indolente... ». Pourtant, l’être contemplé n’est jamais saisi comme un portrait stable : la femme devient tour à tour étoffe, mer, navire, bijou, serpent, éléphant, vaisseau, flot et vin. Cette métamorphose continue est le cœur du poème ; la beauté y est une puissance indéfinissable, à la fois liquide, froide et enivrante, qui entraîne le « je » hors de lui-même vers un « ciel lointain ».
Cette force tient d’abord à la construction. Les neuf quatrains font alterner des vers de huit et de cinq syllabes, reliés par des rimes croisées. Ce rythme inégal n’a rien de heurté : il produit un balancement, comme si la phrase imitait la démarche de la femme. Les rimes font dialoguer des sonorités féminines ouvertes comme « indolente » et « vacillante » avec des sonorités masculines plus brèves comme « beau » et « peau » ; la strophe respire ainsi tantôt largement, tantôt en retombée. Dans la strophe centrale, la brièveté des vers de cinq syllabes — « On dirait un serpent qui danse / Au bout d’un bâton » — mime une oscillation maîtrisée, à la fois souple et inquiétante.
L’imaginaire liquide structure toute la rêverie. La chevelure devient une « mer odorante et vagabonde » aux « flots bleus et bruns », et l’âme du poète « appareille » comme un navire qui s’éveille au vent du matin. Plus loin, le corps se penche et s’allonge « comme un fin vaisseau / Qui roule bord sur bord, et plonge / Ses vergues dans l’eau ». La femme n’est donc pas un objet clos : elle est un espace traversé de courants, de souffles et de départs. Le verbe « appareiller » est décisif : la contemplation amoureuse devient un voyage, une sortie du réel, mais aussi une perte de repères.
Ce voyage n’a pourtant rien de paisible. Les yeux sont des « bijoux froids où se mêle / L’or avec le fer » : la préciosité y côtoie la dureté, et le regard ne révèle « rien [...] de doux ni d’amer ». La femme reste opaque, distante, presque inhumaine. Sa marche envoûtante rappelle un serpent qui danse, figure de séduction autant que de menace sourde. L’expression « belle d’abandon » entretient l’ambiguïté : elle suggère la grâce nonchalante, mais aussi l’idée d’une emprise ou d’un consentement trouble. Même les images animales mêlent les contraires : la « tête d’enfant » se balance avec la « mollesse d’un jeune éléphant », alliance déroutante de fragilité et de masse.
La dernière métamorphose est plus audacieuse encore. La salive devient « un flot grossi par la fonte / Des glaciers grondants » : la froideur minérale se change en torrent. Boire ce liquide, c’est boire « un vin de Bohême, / Amer et vainqueur », un « ciel liquide » qui parsème d’étoiles le cœur. Le poème progresse ainsi du regard vers la bouche, du spectacle vers l’incorporation : ce que le poète voit devient ce qu’il boit. L’ivresse amoureuse y est inséparable d’une amertume et d’une victoire, comme si le désir transformait la matière en immensité.
Ce qui rend le poème marquant, c’est qu’il ne décrit pas une femme réelle, mais une expérience du vertige. Baudelaire fait du corps féminin une matière à rêverie tout en maintenant une distance froide qui empêche le confort sentimental. La sensualité y est palpable, mais elle vibre d’inquiétude : l’aimée est à la fois le grand large et le serpent, le vin et le fer. Cette tension entre charme et danger, abandon et froideur, donne à la danse du serpent sa profondeur.