Dès le titre, « Berceuse » annonce une chanson destinée à endormir. Pourtant, le premier vers s’adresse à un « petit chat noir », non à un enfant, et le verbe « Endormons-nous » installe un couple étrange : un homme et son chat, réunis dans le même refuge nocturne. Le poème raconte leur endormissement parallèle, leurs rêves, leurs cauchemars, puis le réveil gris où chacun cherche de quoi oublier. L’idée centrale est moins le sommeil que l’impossibilité d’échapper à la blessure amoureuse : la femme aimée, désignée seulement par « Elle », hante la nuit de l’homme, tandis que le chat souffre à sa façon sur les toits. Le poème superpose ainsi deux peines, l’une sentimentale, l’autre animale, jusqu’à les fondre dans une même ironie.
La construction est régulière : sept strophes de six vers, sur le schéma AABCCB. Les octosyllabes alternent avec des vers courts de quatre syllabes, et ce balancement reproduit le va-et-vient d’un bercement. Les mots « Sur la chandelle », « Moi rêver d’Elle », « J’oublierai l’heure » tombent comme des murmures. La rime unit souvent le concret et l’obsession : « noir » appelle « éteignoir », « chandelle » appelle « Elle », comme si la femme surgissait du geste même d’éteindre la lumière. Ce n’est donc pas une berceuse apaisante : la régularité enveloppe un contenu nocturne et grinçant.
Le lexique oscille entre tendresse et préciosité mordante. Le mot rare « oaristys », venu du grec, désigne des entretiens amoureux ; placé dans « la gouttière », il fait briller sous les yeux appesantis du chat des dialogues de félins. Cette rencontre entre un terme savant et un décor trivial est une clé du poème : le lyrisme amoureux est sans cesse rabaissé vers l’animalité, le toit, la patte. La femme, elle, n’est jamais nommée ; sa majuscule la transforme en idole ou en fantôme, « froide » et lointaine, qui a « déchiré » la vie entière du rêveur.
Le cauchemar du chat traduit le triangle amoureux en scène de griffes et de morsures : « l’horreur d’être trois / Dans une idylle ». Du côté de l’homme, ce triangle devient une comédie de trahison, avec les « yeux railleurs » du cousin, les « pleurs / De crocodile » de l’aimée et le « fat qu’elle aime », armé d’une épée au bout d’un bras long. L’image du duel est burlesque, presque théâtrale : la mort imaginée « sous le coup félon » dégonfle le malheur plutôt qu’elle ne le grandit.
Au matin gris, chacun cherche sa consolation : le chat, des souris ; l’homme, des « liquides » qui font oublier. Le dernier vers, « Car, au fond, l’homme et le matou / Sont bien stupides », casse le charme avec un rire jaune. Le mot « matou », plus trivial que « chat », et l’adjectif « stupides » ramènent la douleur à une affaire de corps, d’instinct et d’oubli. C’est là que réside la force du poème : il transforme une forme douce en un petit théâtre nocturne où l’homme et le chat, frères de misère, se bercent l’un l’autre sans guérir.