Deux images de la même femme ouvrent ce sonnet d’Émile Nelligan comme un diptyque intime : la mère jeune fille, immobilisée dans un portrait ancien, et la mère vieillie, présente au regard du fils. La comparaison y devient une brûlure intérieure. Du contraste entre les deux visages naît non une leçon, mais une question que le dernier tercet laisse ouverte, un « mystère de cœur » impossible à éclairer.
La forme soutient ce face-à-face avec une rigueur discrète. Les alexandrins, coupés en deux hémistiches, donnent à chaque portrait son ampleur : « Le front couleur de lys / et le regard qui brille » articule la pureté et la lumière en deux temps égaux. Les rimes embrassées des quatrains, par exemple « ancien » et « vénitien » entourant « fille » et « brille », referment chaque vision sur elle-même. Le passage au sestet marque un basculement : les deux descriptions symétriques cèdent la place à l’interrogation. L’attaque répétée « Ma mère » ouvre les deux quatrains, mais l’exclamation amoureuse du premier vers se change en constat amer dans le second : « Ma mère que voici n’est plus du tout la même. » La ponctuation suffit à dire l’éloignement.
Le premier portrait est un tableau de clarté. Le « front couleur de lys » unit la blancheur, la pureté et une certaine fragilité ; le « regard qui brille / Comme un éblouissant miroir vénitien » transforme le visage en surface précieuse qui renvoie la lumière. Tout y est légèrement irréel, comme si la mère appartenait déjà moins à la vie qu’à une icône lumineuse. Le second portrait, au contraire, s’écrit avec des mots de matérialité : les rides « ont creusé » un front devenu « marbre frontal », noble mais atteint. L’éclat perdu est dit par la négative : « elle a perdu l’éclat du temps sentimental ». Le mariage, désigné par le mot « hymen » au sens de mariage, n’est plus qu’un souvenir rosé, un « rose poème » dont la douceur appartient au passé.
L’instant de la comparaison est explicitement douloureux : « Aujourd’hui je compare, et j’en suis triste aussi ». Deux expressions se répondent : « front nimbé de joie » et « front de souci ». L’image qui clôt ce mouvement, « Soleil d’or, brouillard dense au couchant des années », superpose les deux temps en une seule nature. La jeunesse est un soleil d’or, plein et chaleureux ; l’âge est un couchant, non pas seulement une fin de jour, mais un brouillard dense qui éteint cette lumière. Le mot « années » donne au paysage une dimension vécue : ce n’est pas le soir d’un jour, c’est le couchant d’une vie.
Le dernier tercet présente la véritable énigme. Le fils ne regrette pas simplement la jeunesse : il éprouve deux émotions inversées. Il sourit aux « lèvres fanées » de la femme actuelle, tandis qu’il pleure devant le portrait qui sourit. Ce chiasme affectif — sourire à la flétrissure, larmes à la joie — empêche de réduire le texte à une plainte sur la vieillesse. Peut-être pleure-t-il ce sourire trop parfait, trop lointain, devenu inaccessible ; peut-être sourit-il à la mère réelle, aimée malgré les rides. Le poème ne tranche pas : le « mystère de cœur » devient le cœur même du texte. La forme classique n’impose pas de réponse, elle contient une tension. Le lyrisme amoureux et la méditation sur le temps se rejoignent dans un objet double, deux portraits, mais une seule tendresse déchirée. Cette tension entre l’image idéale et la présence réelle fait du poème bien plus qu’une scène familiale : une méditation sur ce que le temps inflige aux êtres et aux sentiments.