Une fenêtre ouverte sur un soir de mai, des oiseaux, un orgue lointain, puis un verre levé : « La Romance du vin » d’Émile Nelligan met en scène une ivresse qui, très vite, ressemble moins à une fête qu’à un combat intérieur. Le poète clame « Je suis gai ! » à plusieurs reprises, mais chaque répétition rend ce cri plus fragile. L’idée centrale n’est pas la célébration du printemps ni du vin : c’est la tension entre une exaltation affichée et une détresse profonde, entre le désir de beauté et le sentiment d’être incompris.
Le poème se construit en neuf quatrains d’alexandrins aux rimes embrassées, ce qui lui donne une régularité presque musicale, comme une romance. Cette forme stable est pourtant traversée de ruptures : exclamations, points de suspension, questions, élans lyriques. L’anaphore de « Je suis gai ! » et de « Ô le beau soir de mai ! » crée une incantation, mais aussi une insistance suspecte. Plus le locuteur affirme sa gaieté, plus le lecteur entend l’effort qu’il fait pour y croire. La ponctuation expressive ne traduit pas la paix ; elle imite un rire trop sonore, proche de la crise.
Les images du début sont lumineuses et sensorielles : l’« éclat de gaîté verte », les oiseaux qui modulent « leur prélude à ma croisée ouverte », les « pourpres épées » des rayons percent le « cœur du jour qui se meurt parfumé ». Ce mélange de douceur et de violence annonce la dualité du poème. La lumière du soir est belle, mais elle blesse ; le jour meurt dans un parfum, comme si la beauté portait en elle une perte. L’orgue lointain éclate en « froides mélopées », associant la musique à une plainte. Dès la deuxième strophe, la fête printanière se teinte de funèbre.
Le vin est alors convoqué comme un remède : « Dans le cristal qui chante, / Verse, verse le vin ! verse encore et toujours, / Que je puisse oublier la tristesse des jours ». Le verbe « oublier » révèle que la gaieté n’est pas première : elle est recherchée, artificielle, destinée à couvrir une tristesse et un « dédain » face à la « foule méchante ». Le vin se lie à l’Art, car le poète rêve de « vers célèbres », mais ces vers « gémiront les musiques funèbres / Des vents d’automne au loin passant dans le brouillard ». L’automne et le brouillard contrastent violemment avec le mois de mai : l’avenir imaginé est déjà mélancolique, comme si le printemps ne suffisait pas à guérir le cœur.
La strophe centrale formule le paradoxe avec force : c’est « le règne du rire amer et de la rage / De se savoir poète et objet du mépris ». Le locuteur se sent doublement rejeté, par les femmes qui rient de son chemin idéal et par les hommes aux « fronts moroses » qui repoussent sa main. Sa solitude n’est pas un décor : elle est sociale et intime. Il n’est compris « que par le clair de lune et les grands soirs d’orage », c’est-à-dire par des présences naturelles ou imaginaires, non par ses semblables.
Le contraste entre le « renouveau doré » et la « jeunesse noire » résume toute la tension. Le poète évolue dans un paysage éclatant, mais se décrit « marche à tâtons » dans l’obscurité. La question « Enfin mon cœur est-il guéri d’avoir aimé ? » laisse entendre une blessure amoureuse, sans la nommer complètement. Le dernier vers fait basculer le texte : « Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots ! » La gaieté n’était donc pas un état, mais une pression intérieure sur le point de se renverser. Le rire sonore est une défense contre les larmes, et le vin devient le symbole d’une tentative désespérée de transformer la douleur en chant.
C’est ce renversement final qui fait la force du poème. Nelligan ne raconte pas une ivresse heureuse ; il met en scène une sensibilité extrême, partagée entre l’appel de l’Idéal et la cruauté du réel. La régularité du vers n’apaise pas cette tension : elle la contient, comme un verre trop plein. L’éclat de mai, le vin qui ruisselle, les cloches et le vent odorant deviennent les signes d’une beauté que le poète ne peut habiter sans angoisse. La « romance du vin » est donc moins une chanson à boire qu’une romance de la solitude, où chaque affirmation de joie creuse un peu plus le gouffre qu’elle voudrait masquer.