Le titre, « Le Jardin d’antan », place d’emblée la rêverie sous le signe de l’éloignement temporel : ce jardin n’est pas un lieu que l’on retrouve, mais un espace qu’il faut reconstruire par la mémoire. Tout le poème joue sur un double mouvement : la douceur du retour imaginaire vers l’enfance, puis l’amertume de la confrontation avec le présent. Ce balancement entre « doux » et « amer » constitue le cœur de la méditation.
La première partie s’ouvre par une formule superlative : « Rien n’est plus doux aussi que de s’en revenir ». La répétition du verbe « s’en revenir » imite le trajet hésitant du souvenir, qui avance puis revient sur ses pas. Le chemin emprunté est « fleuri de lys d’innocence », alliance qui fait de l’enfance un paradis blanc, pur, quasi religieux. Le jardin lui-même se referme sur son mystère : « clos, scellé », « muet ». Ces adjectifs suggèrent un espace protégé mais aussi inaccessible, comme un tombeau de verdure. Pourtant, à l’intérieur de ce silence, la mémoire ranime des présences : les « sœurs en robes blanches » y dansent un menuet, tandis que résonnent des « ritournelles », des « lieds joyeux » et des « villanelles ». Les références musicales ne sont pas décoratives : elles transforment la strophe en une chambre d’échos où le passé semble encore vibrer. Les vers courts, mêlés à des alexandrins, créent une respiration irrégulière, comme un souffle retenu devant une scène à la fois proche et lointaine.
La quatrième strophe prolonge cette apparition par un glissement vers l’intime : du fond de la « vieille villa » parviennent des « accords de guitare ancienne ». L’image de l’« obscure persienne » derrière laquelle on devine « quelque musicienne » accentue l’impression de pudeur et de secret. Le souvenir n’est pas frontal : il se donne par fragments sonores, par demi-visages, par reflets. C’est cette discrétion qui rend la scène si troublante.
Le poème bascule avec une conjonction tranchante : « Mais rien n’est plus amer que de penser aussi / À tant de choses ruinées ! » Le « aussi » reprend le premier vers en le renversant. Ce qui était « lys d’innocence » devient « sentes de fleurs fanées » ; ce qui était « gaietés franches » laisse place à une jeunesse « en larmes ». Le retour par la mémoire ne console donc pas : il blesse. Dans la dernière strophe, l’accumulation d’adjectifs — « névrosés et vieillis », « froissés, maltraités et sans armes » — s’abat comme des coups, sans harmonie, alors que les strophes précédentes multipliaient les sonorités douces. La « jeunesse en larmes » qui « surnage aux oublis » dit bien l’ambivalence : l’enfance ne disparaît pas, elle demeure à la surface de la conscience, mais sous une forme douloureuse.
La force du poème tient à ce qu’il fait de la forme musicale un équivalent de la mémoire. Les rimes en « -ance » — « absence », « innocence », « Enfance » — ferment chaque strophe sur une même résonance, comme un écho qui ne s’éteint pas. Le vocabulaire de la danse et du chant n’est pas seulement celui d’une époque révolue ; il donne au poème son tempo de ritournelle mélancolique. Nelligan ne raconte pas le passé, il le fait entendre. Le jardin d’antan devient ainsi un espace mental où la beauté et la perte sont indissociables, et où le mot « souvenir » contient à la fois le retour et la blessure.