Dès l’ouverture, Nerval installe une hiérarchie inattendue : un air sans nom vaut plus à ses yeux que tout Rossini, tout Mozart et tout Weber. Ce n’est pas une question de goût musical, mais de correspondance intime. L’air très-vieux, languissant et funèbre n’appartient qu’à lui ; il possède des charmes secrets. Le titre Fantaisie doit donc se comprendre dans un double sens : pièce musicale libre et caprice de l’imagination. La mélodie devient une porte, et le poème va la franchir.
Construit en quatre quatrains de décasyllabes, le poème glisse d’une forme fermée à une forme ouverte. Le premier quatrain suit des rimes embrassées — donnerais, Weber, funèbre, secrets — qui referment le secret sur lui-même. Les trois quatrains suivants adoptent des rimes croisées, plus fluides, comme si la vision, d’abord intérieure, s’étendait vers le dehors. Ce changement discret de rythme accompagne le mouvement du poème : du moi replié sur son air préféré à l’ampleur d’un paysage.
L’écoute provoque un vertige temporel : « De deux cents ans mon âme rajeunit. » Le verbe rajeunit retourne le cours du temps ; ce n’est pas le corps qui voyage, mais l’âme, et elle ne vieillit pas, elle remonte. Sous Louis treize, la scène se déploie avec une précision visuelle saisissante. Un coteau vert que le couchant jaunit ouvre la vue : la couleur n’est pas fixe, elle se transforme sous la lumière. Puis surgit un château de brique à coins de pierre, aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, ceint de grands parcs, avec une rivière baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs. L’accumulation syntaxique mime une découverte progressive : le regard avance du paysage au château, du château à la rivière, et tout semble baigné dans une lumière de fin de jour.
La dernière strophe resserre la vision sur une figure : une dame, à sa haute fenêtre, blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens. La fenêtre encadre l’apparition comme un portrait ; le contraste des couleurs accentue son étrangeté. Elle demeure silencieuse, lointaine, mais le poète la reconnaît. Le tiret et les exclamations du dernier vers — « J’ai déjà vue ! — et dont je me souviens ! » — transforment la scène en expérience de mémoire. L’adverbe « peut-être » laisse planer le doute, pourtant le dernier mot, « souviens », affirme avec force la réalité d’une autre existence.
La force du poème tient à ce qu’il ne raconte pas seulement une rêverie : il en restitue l’étrangeté et la douceur. Les sons liquides — rivière, fleurs, fenêtre, souviens — prolongent l’air ancien dans la matière même des vers. L’air n’est pas un simple thème ; il devient le seuil où le présent se défait et où une autre vie affleure. C’est en cela que Fantaisie est significatif : il fait de la musique le lieu d’une mémoire plus vaste que la conscience, et suggère que le moi est hanté par des existences antérieures. Le poème transforme un caprice personnel en méditation sur l’identité, le temps et la puissance visionnaire de la musique.