Dès le premier hémistiche, la lassitude s’impose comme un constat plus que comme un simple état d’âme : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » L’exclamation intérieure de l’« hélas » coupe le vers et fait de la satiété charnelle le double d’une satiété intellectuelle. Le poème de Mallarmé ne raconte pas un voyage, il met en scène une tentation : celle du départ vers un ailleurs marin que le titre, « Brise marine », annonce comme un souffle venu du large. Tout le mouvement du texte naît de ce désir, mais un désir qui reste suspendu entre l’élan et le naufrage.
Formellement, la pièce est construite de seize alexandrins à rimes plates, sans découpage en strophes. Cette continuité donne d’abord l’impression d’une progression sans retour, comme une houle régulière que les exclamations — « Fuir ! là-bas fuir ! », « Je partirai ! » — viennent briser. La régularité du mètre n’empêche pas les enjambements ni les ruptures de ton : le poème passe de l’aveu las à l’apostrophe, de l’intérieur de la lampe à l’immensité marine. Les rimes suivies par paires relancent le vers suivant, si bien que le texte semble avancer vers une issue qu’il ne cesse de différer.
Le premier mouvement dresse le décor du refus. Le « je » se sent étranger aux « vieux jardins reflétés par les yeux », aux nuits, à « la clarté déserte de ma lampe ». L’adjectif « déserte » transforme la lampe du poète en lieu vide, presque stérile. La page blanche est dite « défendue » par sa propre blancheur : l’écriture se heurte à un vide qui résiste, et cette image donne au poème son arrière-fond, puisque après la fuite rêvée, c’est encore le papier qui demeure. À ce refus s’ajoute un détail troublant : « la jeune femme allaitant son enfant », image de tendresse et de continuité, est écartée avec la même détermination. Le cœur, lui, « dans la mer se trempe » : il choisit l’élément liquide, l’inconnu.
La seconde moitié bascule dans l’apostrophe au navire. Le mot « steamer », presque technique, voisine avec « mâture » et « ancre » ; le commandement « Lève l’ancre pour une exotique nature ! » sonne comme un impératif du désir. Pourtant, l’abstraction revient aussitôt : « Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! » L’allégorie de l’Ennui est capitale : même ce qui pousse à partir semble trop lucide pour croire tout à fait à la promesse des adieux, aux mouchoirs agités sur le quai. L’adverbe « encore » indique une répétition, une scène déjà jouée. Puis l’image se renverse : les mâts qui « invitent les orages » sont peut-être ceux que « le vent penche sur les naufrages / Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » La répétition haletante « sans mâts » mime le bégaiement d’un espoir qui se défait. Le naufrage n’est plus un simple risque, il devient la possibilité même du voyage.
Le dernier vers change pourtant de registre : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Le cœur n’est plus sommé de partir, il est invité à écouter. Le poème s’achève sur une perception auditive, non sur une arrivée. Ce chant des matelots peut être une promesse ou une illusion, mais il suffit à maintenir le désir. Là est peut-être la force de « Brise marine » : le départ n’a pas lieu, et pourtant le poème n’est pas un renoncement ; il fait de l’ailleurs une musique intérieure, une brise que l’on entend plus qu’un lieu que l’on atteint.