Dès les premiers mots, la scène paraît simple : une femme endormie sur le sable, le soleil qui chauffe « en l’or de tes cheveux » un « bain langoureux ». Pourtant, l’adresse à une « lutteuse endormie » et la mention d’une « joue ennemie » installent aussitôt une tension. La chaleur estivale devient le théâtre d’un combat amoureux où le soleil, alchimiste, « consum[e] l’encens » et « mêle avec les pleurs un breuvage amoureux ». Il ne s’agit donc pas d’un simple éloge de la langueur : la lumière fabrique un philtre fait de larmes et de désir, comme si la brûlure de l’été se distillait en un poison doux.
Le deuxième quatrain fait de cette chaleur un état suspendu. « De ce blanc Flamboiement l’immuable accalmie » : l’éclat blanc immobilise le temps, mêlant la flamme et le calme. C’est dans cet arrêt que la femme, « attristée », prononce, tandis que le poète apostrophe ses « baisers peureux » : « Nous ne serons jamais une seule momie / Sous l’antique désert et les palmiers heureux ! » Le mot « momie » surprend : il désigne une union éternelle, deux corps fondus en un seul dans la mort, sous un désert ancien et des palmiers. Mais cet idéal est immédiatement nié par « jamais ». La tristesse de l’été naît de cet écart : la chaleur promet une fusion, une éternité sensuelle, et pourtant la vie refuse cette totalité. Les palmiers sont dits « heureux » comme par ironie, car le bonheur appartient au paysage immobile de la mort, non aux amants.
La construction du sonnet accompagne cette tension. Les deux quatrains en alexandrins suivent des rimes croisées ; puis les tercets rapprochent « tiède » et « obsède », avant qu’une rime en « -as » relie « pas » à « frappas » et qu’une rime en « -ères » unisse « paupières » à « pierres ». La langue glisse ainsi d’une eau tiède vers une dureté minérale. Le basculement se fait au vers 9, avec ce « Mais » qui oppose à la scène solaire une chevelure devenue « rivière tiède ». On peut y noyer « sans frissons l’âme qui nous obsède », comme si l’obsession amoureuse était une âme étrangère à étouffer doucement. Cette noyade conduirait à « ce Néant que tu ne connais pas ». Le Néant n’est pas ici le vide terrifiant ; il est un apaisement tiède, une disparition sans frisson.
La fin pousse plus loin cette quête. Le locuteur ne demande plus l’union charnelle ni la momie commune ; il veut goûter « le fard pleuré par tes paupières », cette matière étrange mêlant larme et maquillage, pour vérifier si elle peut donner au cœur blessé « l’insensibilité de l’azur et des pierres ». L’azur, d’ordinaire élévation pure, devient ici synonyme d’absence de douleur, au même titre que les pierres. Le poème passe ainsi du chaud au froid, de l’or au minéral, de la lutte à l’immobilité. Tout l’été brûle, mais ce que réclame le cœur frappé, c’est de ne plus sentir.
La force de ce sonnet tient à ce double mouvement : une sensualité immédiate, presque charnelle, et un arrachement vers l’abstraction. Mallarmé y condense des images insistantes — l’or, l’azur, le Néant, la chevelure — sans jamais les figer en allégories. Le lecteur reste entre le sable chaud et la pierre froide, dans l’espace exact de cette tristesse d’été.