Un refrain de ronde enfantine court d’un bout à l’autre du poème : « Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés. » La phrase, reprise intégralement aux vers 1 et 10, et reprise en morceaux aux vers 5 et 6, donne au texte sa forme circulaire. Ces dix alexandrins forment un dizain où les rimes obéissent à un double mouvement : un premier quatrain en a/b/a/b, un couplet central en c/c, puis un second quatrain qui inverse le premier, b/a/b/a. La disposition n’est pas un ornement : elle mime le va-et-vient d’une ronde, mais une ronde désormais interdite. La césure de l’alexandrin sépare constamment les deux hémistiches du refrain, comme si le poème coupait lui-même sa phrase au milieu, à l’image du laurier tranché.
Le paysage mythologique est vivant pour être aussitôt figé. Les Amours et les Naïades hantent des bassins, mais ne font déjà plus couler l’eau ; ils la voient « reluire au soleil en cristaux découpés ». L’eau chantante s’est muée en matière dure, silencieuse, presque décorative. Le verbe « couler » est à l’imparfait, alors que le scintillement est au présent : le poème met en scène une perte, non un souvenir vague. Le mot « coupe » lui-même devient un écho inquiétant. Il désigne le vase des Naïades, mais il fait entendre l’action de couper, comme le confirment aussitôt « coupés », « découpés », et plus loin « l’herbe qu’on fauche et les lauriers qu’on coupe ». Sous le beau décor néoclassique, une lame travaille.
Le « bois » n’est pas seulement la forêt : c’est l’espace de l’enfance et du chant. Le cerf « aux abois » y sursaute au son du cor, et l’on entend dans « abois » le mot « bois » piégé à l’intérieur de la détresse. La chasse transforme le refuge en lieu d’alarme. Dans ce même bois, « des enfants charmants riait la folle troupe » : l’imparfait confirme que ce rire appartient au passé, et le singulier du verbe avec « troupe » serre les enfants en une seule figure disparue. Les lys, trempés « aux pleurs du ciel », deviennent des regards en larmes qui semblent veiller sur la clairière abandonnée. La nature entière porte le deuil.
L’énoncé est une négation : « nous n’irons plus ». Pourtant le poème ne cesse d’y retourner. Il nomme le bois, il y place des créatures, il en fait résonner le cor, il y voit rire les enfants, alors même qu’il dit qu’on n’y reviendra pas. Cette tension entre l’impossibilité et le souvenir donne au texte sa force. Le laurier coupé a une portée symbolique : célèbre depuis l’Antiquité, il couronne Apollon et le poète. Sa coupe est donc aussi une atteinte portée à la parole poétique, à l’inspiration, à un âge d’or que l’écriture voudrait retenir. Mais Banville ne se contente pas de constater la perte ; la régularité des alexandrins, la reprise lancinante du refrain et les rimes en écho transforment la disparition en musique. Ce que la promenade et l’insouciance ont perdu, la prosodie le restitue un instant : le poème est lui-même une ronde savante, un dernier tour de danse autour du bois coupé.
C’est en cela qu’il est marquant. Sous une simplicité de comptine, il condense une méditation sur le temps, la fin de l’enfance et la vocation de la poésie. Il ne raconte pas une anecdote ; il fait entendre l’événement de la coupure dans le rythme même. Chaque reprise du refrain referme un peu plus la clairière, mais chaque retour des rimes rouvre la ronde. Ce poème bref devient une cérémonie de deuil et de consolation : le bois n’est plus accessible, et pourtant il est encore là, prisonnier du vers.