Dès son titre, « Ave » s’annonce comme une salutation liturgique, une prière sans divinité précise, adressée à un « très haut amour » qui dépasse la mémoire. La voix qui parle ne sait pas d’où lui venait cet amour, dans quel soleil il demeurait, dans quel passé il s’inscrivait. Cette ignorance n’est pas une faiblesse : elle devient le mouvement même du texte, qui demande à cet amour de recomposer l’être après sa dispersion. Le poème est une méditation sur l’identité, la mort et le désir d’une unité intérieure.
Bâti en cinq quintils de décasyllabes, le texte adopte une régularité de litanie. Les rimes suivent le schéma a-b-a-a-b, ce qui donne à chaque strophe une chute suspendue, comme une question ouverte. L’anaphore de « Très haut amour » au début de trois des cinq strophes installe une adresse verticale. Dans le premier quintil, la phrase enjambe les vers et retarde l’aveu « Je vous aimais » au dernier vers, après une série de questions parallèles : « En quel soleil… / En quel passé… / en quelle heure… ». L’amour est alors cherché dans un temps et un lieu qui se dérobent.
La deuxième strophe condense le paradoxe central : « Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour ». Le feu brûle sans origine assignable, et pourtant il devient toute la clarté d’une vie. L’exclamation « Ô mon séjour… » transforme cet amour insaisissable en demeure. Les points de suspension entrouvrent un espace d’intimité qui ne peut être clos.
Le mouvement bascule au troisième quintil, tourné vers un futur de perte : « Quand je serai pour moi-même perdue / Et divisée à l’abîme infini ». La répétition de « Quand » et la reprise de « infiniment » d’un vers à l’autre miment l’éparpillement. Les participes féminins — « perdue », « divisée », « rompue », « revêtue » — inscrivent une voix de femme et font du moi un corps exposé, dépossédé de son centre. Le présent est comparé à un vêtement qui trahit, se défait.
La quatrième strophe amplifie cette dispersion à l’échelle cosmique : « Par l’univers en mille corps brisée », « De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée ». Les « mille corps » et « mille instants » disent l’émiettement du temps et de la matière ; le verbe « vannée » évoque la paille ou la cendre jetée au vent. Mais c’est au cœur de cette dissolution que surgit le pivot : « Vous referez pour une étrange année / Un seul trésor ». L’acte de refaire répond au risque de se défaire ; le pluriel éclaté se rassemble en un singulier précieux.
La dernière strophe précise cette promesse : « Vous referez mon nom et mon image / De mille corps emportés par le jour ». L’identité n’est pas niée, mais reconstruite. Pourtant, le poème renverse aussitôt cette image : l’unité espérée est une « vive unité sans nom et sans visage ». Le dernier vers, « Cœur de l’esprit, ô centre du mirage / Très haut amour », superpose l’intime, l’esprit et l’illusion. L’amour serait à la fois le centre et un mirage ; le centre ne tient que par la force de l’adresse.
La force du poème tient à ce qu’il ne promet pas une certitude religieuse, mais une exigence : que la dispersion du temps et des corps n’ait pas le dernier mot. La régularité des quintils est elle-même une réponse au chaos. En assemblant décasyllabes et rimes, le poème accomplit dans la langue ce rassemblement qu’il demande à l’amour. La parole lyrique devient le lieu où une unité, même incertaine, peut être imaginée et reconstruite le temps d’une lecture.