Dans « Correspondances », Baudelaire ne décrit pas un paysage : il pose une manière de lire le monde. La Nature, avec une majuscule, est « un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ». Ces paroles sont incertaines, mais elles existent : le monde n’est pas muet. L’homme, en le traversant, passe « à travers des forêts de symboles » qui l’observent « avec des regards familiers ». L’idée centrale est qu’une unité profonde relie les apparences. Derrière la diversité des sensations, quelque chose se répond. Le titre, au pluriel, annonce un réseau de liens entre le visible et l’invisible, entre les sens et l’esprit.
Publié dans Les Fleurs du mal en 1857, le poème est un sonnet en alexandrins. Les deux quatrains développent chacun une phrase ample. La césure régulière des alexandrins donne au propos une gravité presque religieuse, tandis que les enjambements, de « piliers » à « Laissent » ou de « symboles » à « Qui », relancent la traversée. Les rimes embrassées créent une impression d’écho : « paroles » revient vers « symboles », « confondent » vers « répondent ». Le deuxième quatrain fait entendre ce phénomène par ses nasales — « longs », « confondent », « profonde », « répondent » — comme si la langue elle-même se prolongeait. L’unité évoquée est « ténébreuse et profonde », « vaste comme la nuit et comme la clarté » : les contraires s’y rassemblent.
Les tercets passent de l’idée générale à l’exemple sensible. « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, / Doux comme les hautbois, verts comme les prairies » : le parfum se dit par le toucher, l’ouïe, la vue. C’est une synesthésie, mais surtout la réalisation concrète de la correspondance. La fraîcheur, la douceur des hautbois et le vert des prairies mêlent l’innocence, le son et la couleur. La deuxième catégorie de parfums, « corrompus, riches et triomphants », ouvre une autre dimension. L’ambre, le musc, le benjoin et l’encens ne sont pas de simples odeurs : ils ont « l’expansion des choses infinies ». L’encens rappelle le temple du premier vers, tandis que le verbe « chantent » transforme les parfums en voix. Le dernier mot, « sens », peut s’entendre à la fois comme les sens corporels et comme la recherche d’un signifié : le poème se referme sur ce double mouvement.
Cette construction fait du sonnet un art poétique. Le rôle du poète n’est plus de copier la nature, mais d’en déchiffrer les signes, même « confus ». En faisant dialoguer le parfum, la couleur et le son, Baudelaire suggère que le poème doit recréer cette harmonie cachée plutôt que la décrire. C’est ce qui a fait de « Correspondances » un texte majeur pour la poésie de la fin du XIXe siècle, en particulier pour le symbolisme : la suggestion y remplace la représentation exacte. Le monde ne livre son sens qu’à celui qui accepte de le traverser comme une forêt de signes.