Publié en 1857 dans Les Fleurs du mal, «Les Chats» de Charles Baudelaire tisse d’emblée une parenté entre deux figures apparemment opposées : les amoureux fervents et les savants austères, réunis dans leur « mûre saison » par un même attachement aux chats. Le titre annonce une célébration, mais le premier quatrain installe surtout une analogie : les chats sont « puissants et doux », orgueil de la maison, et partagent avec leurs admirateurs la « frileuse » sédentarité. Cette ouverture pose le sujet – le chat comme miroir de l’homme – et suggère déjà une lecture symbolique où l’animal familier ouvre sur des profondeurs mystérieuses.
La construction du sonnet, régulière, souligne cette alliance entre rigueur et sensualité. Les alexandrins respectent une césure à l’hémistiche et les quatrains adoptent des rimes embrassées (austères / sédentaires, saison / maison, puis volupté / fierté, ténèbres / funèbres), créant un effet de fermeture et d’harmonie. Le premier quatrain s’ouvre par un enjambement – « Les amoureux fervents et les savants austères / Aiment également… » – qui fait glisser la voix du mot « austères » vers l’action d’aimer, comme pour rapprocher la passion et l’étude. Les tercets, eux, resserrent le rythme : la rime « attitudes » / « solitudes » puis « fin » est reprise en écho dans « magiques » / « fin » / « mystiques », donnant au poème une clôture circulaire, presque incantatoire. Cette architecture musicale épouse la double nature du chat, à la fois domestique et hiératique.
Dans le second quatrain, « amis de la science et de la volupté », les chats recherchent « le silence et l’horreur des ténèbres ». Leur lien avec l’ombre n’a rien de repoussant : il évoque un monde souterrain, celui de l’Érèbe, auquel ils pourraient servir de « coursiers funèbres ». Mais l’hypothèse est immédiatement brisée par la condition « S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté » : le chat se refuse à toute soumission, même divine. Cette fierté le rapproche des grands sphinx, dont il prend « en songeant les nobles attitudes » au fond des solitudes. L’image du sphinx, immobile et énigmatique, transforme l’animal en gardien d’un « rêve sans fin ». Ce glissement fait passer de l’observation familière à une vision quasi sacrée, où le chat incarne une sagesse contemplative, inaccessible et silencieuse.
Le dernier tercet achève cette transfiguration en mêlant sensualité et mysticisme. Les « reins féconds » du chat, « pleins d’étincelles magiques », suggèrent une puissance vitale, presque alchimique. L’image des « parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin » qui « étoilent vaguement leurs prunelles mystiques » transforme le regard de l’animal en une voûte céleste, scintillante d’étoiles microscopiques. Le vocabulaire précieux – « étincelles », « or », « sable fin », « mystiques » – confère au félin une dimension cosmique. Ce n’est plus un simple animal de compagnie, mais un être intermédiaire entre le monde des hommes et celui des rêves, dont le regard recèle des secrets illisibles.
La force de ce sonnet tient à sa capacité à faire d’un sujet familier un objet de fascination. Baudelaire y exprime une esthétique des correspondances : derrière l’apparence domestique du chat se cachent le sphinx, l’Érèbe, les étoiles. Cette élévation du quotidien vers l’idéal, servie par une forme impeccable, fait des « Chats » l’un des poèmes les plus emblématiques du recueil, où le mystère félin devient le miroir du mystère poétique.