Mœsta et errabunda — Analyse du poème

Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe, Loin du noir océan de l’immonde cité, Vers un autre océan où la splendeur éclate, Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ? Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs ! Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs, De cette fonction sublime de berceuse ? La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate ! Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs ! — Est-il vrai que parfois le triste cœur d’Agathe Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs, Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé, Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie, Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé, Où dans la volupté pure le cœur se noie ! Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines, Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets, Les violons vibrant derrière les collines, Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets, — Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, Et l’animer encor d’une voix argentine, L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

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« Mœsta et errabunda » : les deux mots latins du titre disent déjà une double condition, la tristesse et l’errance. Dès le premier vers, une question s’élance : « Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe… » On ne saura pas qui est Agathe, mais son prénom à la rime devient un appel, presque une note tenue. Face au « noir océan de l’immonde cité », le cœur est invité à rejoindre un « autre océan » dont la splendeur éclate, « bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ». Tout le poème se joue dans cet écart entre l’ici opaque et l’ailleurs lumineux, entre la boue et l’azur. Ce n’est pourtant pas une simple fuite géographique : plus la voix avance, plus l’ailleurs se révèle temporel, lié au souvenir de l’enfance.

Le mouvement est porté par six quintils d’alexandrins. Le premier vers y revient presque identique en fin de strophe, comme un refrain qui referme chaque élan. Les rimes y suivent un schéma ABAAB : le nom « Agathe » rime avec « éclate », puis avec « frégate », comme si la figure aimée devenait elle-même un départ. Cette construction circulaire donne au poème une respiration de berceuse et de plainte. La deuxième strophe le dit explicitement : la mer, « rauque chanteuse » accompagnée par « l’immense orgue des vents grondeurs », a reçu d’un « démon » la « fonction sublime de berceuse ». L’image est paradoxale : la mer gronde et console à la fois, immense et maternelle. Le rythme ample des vers, avec ses coupes régulières, imite ce balancement.

Puis la parole cesse d’interroger pour commander : « Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate ! » Le wagon et la frégate unissent la vitesse moderne et l’appel du large ; ils répondent à l’urgence du refus : « ici la boue est faite de nos pleurs. » La ville n’est plus seulement sale, elle est imprégnée de larmes. Le « triste cœur d’Agathe » dit alors vouloir fuir « les remords, les crimes, les douleurs ». Le voyage devient moral, presque rédempteur. Les exclamations et le double « Loin ! loin ! » donnent au poème une énergie haletante, mais les points d’exclamation y côtoient toujours des points d’interrogation : l’évasion reste incertaine.

La quatrième strophe ouvre sur un « paradis parfumé » baigné d’« amour et joie », où « la volupté pure » semble un rêve sensuel. Mais le « Mais » de la strophe suivante change de registre : le vrai paradis n’est pas abstrait, il est « vert », enfantin, fait de « courses », de « chansons », de « baisers », de « bouquets », de « violons vibrant derrière les collines » et de « brocs de vin, le soir, dans les bosquets ». L’accumulation recrée une plénitude concrète, sonore et colorée. Le syntagme « plaisirs furtifs » mêle pourtant l’innocence et le secret : ce bonheur a déjà quelque chose de volé, donc de fragile.

Dès lors, la question finale prend toute sa force : le paradis innocent est-il « déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ? » L’Inde et la Chine représentent ici l’extrême distance géographique ; mais l’enfance, elle, est plus lointaine encore parce qu’elle appartient au temps. On ne peut pas y retourner en bateau. Reste alors au poème lui-même à le « rappeler avec des cris plaintifs » et à l’« animer encor d’une voix argentine ». Le vers final repose la question sans réponse, laissant le paradis suspendu. C’est cette tension qui fait la force du texte : la poésie n’offre pas de remède, mais elle transforme le manque en chant, l’errance en musique.

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