Dans «Parfum exotique», extrait des Fleurs du Mal, Baudelaire fait naître un ailleurs à partir d'une sensation intime. Un soir d'automne, le poète, «les deux yeux fermés», respire «l'odeur de ton sein chaleureux» ; aussitôt se déroulent des «rivages heureux» qu'éblouit un soleil constant. Le titre annonce d'emblée l'enjeu : ce n'est pas le voyage qui crée l'exotisme, mais le parfum lui-même, devenu porte d'un monde intérieur.
Le sonnet, en alexandrins, épouse cette métamorphose. La régularité des vers, coupés à l'hémistiche, berce la lecture comme une houle. Les deux quatrains aux rimes embrassées forment un espace clos, comme l'île qu'ils décrivent. La phrase s'ouvre sur une subordonnée temporelle — «Quand…» — qui retient la principale «Je vois» jusqu'au troisième vers : cette attente mime l'inspiration, le passage de l'odorat à la vision. Le deuxième quatrain énumère ce que le regard intérieur découvre : une île paresseuse, des arbres singuliers, des fruits savoureux, des corps minces et vigoureux, des yeux dont la franchise étonne. Le présent de l'indicatif rend cette contrée immédiate, réelle dans l'instant même de la respiration.
Les tercets relancent le mouvement. L'odeur devient un guide : «Guidé par ton odeur vers de charmants climats», le poète aperçoit un port rempli de «voiles et de mâts» fatigués par la vague marine. L'enjambement entre «mâts» et «Encor tout fatigués» prolonge la vision comme une houle. Surtout, les sens se répondent : le parfum des «verts tamariniers» circule dans l'air, enfle la narine, puis se mêle dans l'âme au chant des mariniers. Cette fusion de l'odorat et de l'ouïe au sein de l'âme relève de la synesthésie, cette correspondance entre les sensations que Baudelaire érige en principe poétique.
Le lexique tisse un réseau sensoriel continu. Les mots «odeur», «respire», «parfum», «narine» appartiennent à l'odorat ; «vois», «éblouissent», «œil» à la vue ; «chaleureux», «sein» au toucher ; «savoureux» au goût ; «chant» à l'ouïe. Tous convergent vers «âme», lieu où le matériel devient spirituel. Les sonorités elles-mêmes collaborent : les nasales de «parfum», «narine», «marine», «mariniers» résonnent comme un écho olfactif, tandis que les allitérations en [m] dans «mêle», «âme», «mariniers» murmurent avec la mer. La rime «chaleureux / heureux» unit la chaleur du sein au bonheur des rivages ; «automne / monotone» relie la saison sensible à l'éclat sans ombre d'un ailleurs idéal.
L'exotisme n'est pas un décor pittoresque. Le soleil «monotone» n'exprime pas l'ennui, mais une plénitude lumineuse qui s'oppose au spleen. L'île «paresseuse» incarne la nonchalance heureuse, loin de l'agitation des villes. La franchise des regards féminins contraste avec les masques de la vie sociale. Le poème invite à une évasion immobile : nul besoin de partir, le parfum suffit à traverser les mers. On sait que Baudelaire jeune homme a voyagé dans l'océan Indien, et l'on peut reconnaître ici une trace de ce souvenir ; mais l'essentiel tient à une puissance : la sensation olfactive devient le sésame d'un paradis mental.
Cette rêverie se referme en apothéose : «le parfum… se mêle dans mon âme au chant des mariniers». Le corps aimé, la nature lointaine et la musique intérieure s'unissent. «Parfum exotique» demeure un art poétique de l'évasion, où l'intime et l'infini se rejoignent par la grâce d'une odeur.