Un mur blanc, une échelle, un hareng saur : Charles Cros ouvre son poème sur trois objets pauvres, presque une nature morte. Un homme arrive, les mains sales, portant un marteau lourd, un grand clou pointu et un peloton de ficelle. Il monte, plante le clou, attache la ficelle, y suspend le hareng sec, redescend, emporte le marteau et s’en va. Il ne se passe rien d’autre. Pourtant, l’image finale s’installe : le hareng se balance très lentement au bout de sa ficelle, « toujours, toujours, toujours ». L’idée centrale est dite dans la dernière strophe : l’histoire « simple, simple, simple » veut mettre en fureur les gens graves et amuser les enfants petits. Le poème revendique le non-sens comme un jeu, une liberté contre l’esprit de sérieux.
La construction obéit à une régularité de comptine. Sept tercets se succèdent, et presque chaque vers se clôt sur un mot répété trois fois : « nu, nu, nu », « haute, haute, haute », « sec, sec, sec ». Ces reprises n’ont pas la richesse de la rime traditionnelle ; elles en prennent la fonction en martelant des sonorités simples. Le tiret qui précède chaque triple répétition isole visuellement le refrain et ralentit la lecture. La syntaxe est volontairement plate, énumérative. Chaque strophe ajoute un geste précis, comme dans une chanson à accumulation, jusqu’à ce que l’action s’épuise. Le seul éclat sonore, « toc, toc, toc », imite le clou enfoncé ; puis le marteau « tombe, tombe, tombe », et le bruit s’éteint.
L’imagerie reste volontairement pauvre et concrète. Un grand mur blanc et nu, une échelle haute, un hareng saur sec : les adjectifs sont descriptifs, élémentaires, sans mystère. Le hareng saur, poisson séché et salé, est un objet incongru, presque comique, surtout face à la vasteté du mur. Les mots clés ne se cachent pas : « nu », « sec », « sale », « longue », « loin », « toujours » reviennent comme des refrains et installent une atmosphère de dénuement et d’éloignement. Le mur blanc et nu ne symbolise rien de précis ; il ressemble à une page vide ou à un écran sur lequel le geste minuscule s’inscrit. Le hareng suspendu devient alors un objet déplacé, une sorte de mobile absurde qui oscille sans but.
Cet enchaînement d’actions inutiles a pourtant une gravité dérisoire. L’homme ne dit rien, ne manifeste aucune émotion. Il accomplit son travail de façon méthodique, puis il disparaît « loin, loin, loin ». La cérémonie n’a ni explication ni morale. C’est ce refus du sens qui fonde la portée singulière du poème. Il ne cherche pas à émouvoir sur un drame, ni à délivrer une leçon ; il construit une mécanique verbale où chaque mot répété est à la fois un battement rythmique et un objet posé dans l’espace. Le dernier tercet est une sorte de sourire au lecteur : le texte sait qu’il est une histoire simple, et il en tire sa force.
Cette simplicité ne l’empêche pas d’ouvrir une impression de temps suspendu. Le hareng reste seul au bout de la ficelle, sec et silencieux, se balançant « très lentement ». La lenteur du vers final, chargé par la répétition de « toujours », prolonge l’image bien après la fin du texte. Comptine pour enfants et défi aux gens graves, Le Hareng saur fait du langage un jouet, mais un jouet mélancolique : il suspend le sens au lieu de l’imposer, et laisse le lecteur devant un mur blanc où flotte, interminablement, un petit poisson sec.