Dès l’ouverture, « Une allée du Luxembourg » place le lecteur devant un passage plutôt que devant une présence : « Elle a passé, la jeune fille. » La formule met d’abord l’action au passé composé, puis la figure qui l’accomplit, comme pour annoncer la rapidité de la rencontre. L’enjeu du poème tient dans l’écart entre l’éclat d’une figure féminine et la conscience qu’elle appartient déjà à la fin. La jeune fille vive et preste, à la fois fleur et musique, devient la promesse d’un bonheur immense, mais cette promesse ne dure pas. Le poème exprime la fuite du bonheur au moment même où il semble s’offrir.
Les trois quatrains d’octosyllabes, aux rimes croisées qui alternent sonorités masculines et féminines, donnent au texte une allure légère et chantante. Le premier mouvement décrit l’apparition par petites touches sensorielles : la vivacité de l’oiseau, l’éclat de la fleur, la fraîcheur d’un refrain inconnu. La rime « fille » / « brille » rapproche la jeune fille de la lueur qu’elle porte ; les compléments parallèles « À la main » et « À la bouche » dessinent une silhouette dynamique, toute en mouvement. Rien n’est fixe dans cette première strophe : la jeune fille traverse l’allée, et les mots semblent glisser avec elle.
La deuxième strophe bascule vers l’intériorité. L’adverbe « peut-être » introduit le doute d’un rêve de réciprocité : « la seule au monde / Dont le cœur au mien répondrait ». Les conditionnels « répondrait » et « éclairerait » suspendent la rencontre dans l’irréel. L’enjambement entre « ma nuit profonde » et « D’un seul regard l’éclairerait » met en scène un passage de l’ombre à la lumière, comme si un regard suffisait à transformer la vie intérieure du locuteur. L’exclamation, pourtant, demeure un vœu : le cœur qui pourrait répondre ne répond pas, la nuit n’est pas encore éclairée. L’espoir est immense, mais fragile, tout entier porté par une hypothèse.
La rupture arrive au début de la troisième strophe : « Mais non, — ma jeunesse est finie… » Le tiret et les points de suspension cassent le rythme rapide des vers précédents. Le constat de la jeunesse finie transforme la promesse en adieu. Le locuteur ne s’adresse plus à une personne, mais à une synthèse sensorielle : « Parfum, jeune fille, harmonie… » Ces trois noms juxtaposés dissolvent la figure réelle en impressions multiples, comme si elle n’avait été qu’un rayon, un parfum, un accord. Le dernier vers dit tout le drame avec une simplicité frappante : « Le bonheur passait — il a fui ! » Le passage de l’imparfait « passait », qui suggère une durée, au passé composé « a fui », qui clôt l’événement, rend la perte irréversible. Le bonheur n’est pas resté ; il était en train de passer, puis il a disparu. Le tiret marque ce basculement.
La force de ce poème vient de sa brièveté dense. Nerval ne raconte aucune histoire ; il ne détaille ni le jardin ni les circonstances. Il condense trois états successifs : l’apparition lumineuse, le rêve d’une entente possible, puis le renoncement. Le titre situe la scène dans un lieu parisien, mais l’absence de décor précis donne à la passante une dimension presque irréelle. La jeune fille est à la fois une présence vivante, avec sa fleur et son refrain, et un symbole du bonheur insaisissable. Cette ambiguïté fait la profondeur du texte : le regret n’est pas seulement celui d’une rencontre manquée, c’est la conscience que certains éclats de la vie ne se vivent que sur le mode de la disparition. Le poème dit, avec une légèreté musicale, une vérité mélancolique : le bonheur se reconnaît souvent trop tard, au moment où il passe.