Quatre vers suffisent à Guillaume Apollinaire pour faire entendre une plainte d’une densité surprenante. Le titre, « La Souris », isole d’emblée un animal minuscule, presque inoffensif. Or ce petit animal devient, dans le premier vers, une adresse paradoxale : « Belles journées, souris du temps ». Les journées sont belles, mais elles sont aussi une souris ; le poète ne parle pas du temps comme d’une force majestueuse ou brutale, il le loge dans un corps familier qui grignote. Ce décalage entre la douceur apparente des jours et leur action destructrice donne au poème sa tension intime.
Le deuxième vers précise cette action avec un verbe très concret : « Vous rongez peu à peu ma vie. » Le verbe « ronger » appartient au vocabulaire des dents, de la destruction lente et répétée. L’expression « peu à peu », avec sa répétition de consonnes labiales, mime un grignotement menu et obstiné. On n’entend presque rien, on ne voit pas la souris, et pourtant la vie diminue. Le possessif « ma vie » resserre la plainte sur une subjectivité blessée : ce n’est pas la vie en général qui est dévorée, c’est la sienne. Puis le ton bascule avec une interjection brève, « Dieu ! », qui introduit un cri d’effroi : « je vais avoir vingt-huit ans ». La précision de l’âge n’est pas anecdotique ; elle change l’angoisse vague en un seuil concret. Vingt-huit ans, c’est le moment où la jeunesse n’est plus tout à fait neuve, où l’on commence à mesurer ce qui a été réellement vécu.
Le dernier vers renferme un aveu plus retenu : « Et mal vécus, à mon envie. » La tournure « à mon envie » se comprend comme « selon mon désir », « à la hauteur de ce que j’espérais ». Les années ont donc passé, mais elles n’ont pas comblé l’attente du poète. La formule reste volontairement resserrée : on entend un regret plus qu’une explication. Ce regret est d’autant plus fort qu’il vient après le cri, presque murmuré.
La construction du quatrain renforce cette impression de grignotement. Les quatre vers sont des octosyllabes, mètre bref qui donne à l’ensemble une allure régulière, presque chantante. Pourtant, cette régularité est minée par un déséquilibre sonore : les vers pairs riment en « -ie » (« vie », « envie »), tandis que les vers impairs se terminent par des nasales proches mais non identiques (« temps », « ans »). L’écho est imparfait, comme si le poème lui-même était entamé. Chaque vers forme une unité, sans enjambement ; la phrase avance par petites touches brèves, un peu comme des coups de dents successifs. Même le rythme de « Vous rongez peu à peu ma vie » semble haché par les monosyllabes et les allitérations en [p], qui évoquent de minuscules morsures.
Ce qui rend ce quatrain marquant, c’est la rencontre entre une image presque enfantine et une inquiétude existentielle. La souris appartient au quotidien, au bestiaire familier, non à la grande mythologie du temps. En la plaçant au centre, Apollinaire renouvelle le thème ancien du temps qui passe. Il ne déclame pas, ne moralise pas ; il s’adresse directement aux journées comme à des créatures vivantes. Cette familiarité rend l’angoisse plus palpable, car la menace ne vient pas d’un ennemi spectaculaire, mais d’une présence minuscule et constante. En quatre vers, le poète transforme une sensation banale — le temps qui file — en une confidence poignante : la jeunesse a été dévorée de l’intérieur, sans bruit, avant même d’avoir été pleinement vécue.