Dès le premier vers, l’apostrophe à Marie installe une voix qui ne décrit pas, mais appelle. La question « Y danserez-vous mère-grand » fait pivoter le passé et l’avenir autour d’un « y » jamais précisé, comme si le lieu de la danse appartenait surtout à la mémoire. Le prénom devient un point fixe, presque une formule de conjuration, tandis que la scène oscille entre la fillette, la grand-mère et le retour espéré. Le poème ne raconte donc pas une histoire suivie : il fixe un état de suspension, où l’amour se dit dans l’attente et dans l’incertitude.
La facture de la strophe accentue cette impression de ronde. Chaque quintil s’appuie sur des vers courts, souvent de sept ou huit syllabes, et sur des rimes qui se répondent librement, parfois à distance : « fille » et « sautille », « cieux » et « délicieux », « Seine », « peine » et « semaine ». Cette régularité dansante n’est jamais tout à fait stable : les enjambements brisent la symétrie, comme dans « que n’ai-je / Un cœur à moi ». Le motif de la « maclotte », danse populaire qui « sautille », donne à l’ensemble une allure de chanson, mais une chanson dont les cloches restent suspendues : « Toutes les cloches sonneront » accompagne la question sans y répondre, et le refrain « Quand donc reviendrez-vous Marie » entretient le manque plutôt qu’il ne le comble.
Les images se répondent de strophe en strophe. Les « masques » silencieux et la musique « si lointaine / Qu’elle semble venir des cieux » installent un univers de fête désertée, où tout se dérobe au toucher. L’aveu central est lui-même paradoxal : « Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine / Et mon mal est délicieux ». L’alliance de la douleur et du plaisir, du désir et de la retenue, empêche le poème de devenir une simple plainte amoureuse. Il y a là une délicatesse étrange : souffrir devient une forme de présence, comme si l’amour ne pouvait exister qu’à distance. Les « brebis » dans la neige et les « flocons de laine et ceux d’argent » mêlent le vivant et le reflet, la chaleur et le froid, cependant que les « soldats » passent au loin, silhouettes anonymes dans un décor qui se fragmente. Le cœur, lui, n’est plus une certitude : « ce cœur changeant / Changeant et puis encor que sais-je ». La répétition de « changeant » et le « que sais-je » traduisent une identité mouvante, tout entière livrée aux impressions.
La quatrième strophe suspend le temps dans les cheveux de Marie. L’image devient alors double : « Crépus comme mer qui moutonne », puis « tes mains feuilles de l’automne / Que jonchent aussi nos aveux ». Cheveux et mains glissent du corps vivant vers le paysage, de la mer à la forêt, et les confidences amoureuses jonchent le sol comme des feuilles mortes. L’aveu n’est pas ce qui triomphe, mais ce qui tombe. Le dernier quintil ramène à la première personne et à la Seine : « Le fleuve est pareil à ma peine / Il s’écoule et ne tarit pas ». Le livre ancien sous le bras ajoute une note de solitude et de savoir inutile. La question finale, « Quand donc finira la semaine », reprend le rythme de la première strophe sans clore le cycle : le temps continue de couler, et la voix demeure dans l’attente.
Ce qui rend ce poème singulier, c’est la manière dont il fait tenir ensemble la simplicité de la chanson et une inquiétude plus moderne. L’absence de récit, les images juxtaposées, l’instabilité du « je » donnent à l’amour non pas une histoire, mais une texture. Apollinaire y fait chanter le manque avec une légèreté qui n’exclut pas l’étrangeté, et c’est cette tension, entre ronde ancienne et conscience fuyante, qui continue de nous retenir.