José-Maria de Heredia, poète parnassien né à Cuba en 1842 et mort en 1905, a consacré l’essentiel de sa vie à un unique recueil, *Les Trophées*, publié en 1893. « Le Récif de corail », qui en est extrait, se présente comme un sonnet régulier en alexandrins. Le poème plonge le lecteur dans les profondeurs marines, où le soleil, filtré par l’eau, éclaire un monde foisonnant de vie et de couleurs. D’emblée, la forme stricte du sonnet contraste avec la luxuriance du spectacle décrit : quatorze vers suffisent à enfermer un univers.
Le premier quatrain installe un décor à la fois précis et merveilleux. L’expression « mystérieuse aurore » désigne la lumière solaire sous la mer, comme un lever de soleil inversé, à la fois étrange et splendide. Cette lumière révèle la « forêt des coraux abyssins » : l’adjectif « abyssins » évoque l’Abyssinie, donc une contrée lointaine, chaude, exotique. Le verbe « mêle » est essentiel : dans les « tièdes bassins », le corail, qui est un animal, se confond avec la flore. « La bête épanouie et la vivante flore » : la frontière entre règnes s’efface, comme si la nature sous-marine était un seul organisme. Le second quatrain prolonge cette fusion en énumérant, sans verbe, une série d’êtres colorés : « Mousse, algue chevelue, anémones, oursins ». Cette accumulation imite la profusion du récif, où chaque élément semble ajouté à un décor déjà surchargé. Les sonorités sifflantes et liquides (« sel », « iode », « algue chevelue ») évoquent le frémissement de l’eau. Les couleurs sont celles de la richesse : « pourpre sombre », « somptueux dessins ». Le « pâle madrépore » sert de fond, de toile sur laquelle se dessinent les motifs. La pâleur du madrépore contraste avec l’éclat des autres couleurs, comme une matière précieuse qui met en valeur les pierres.
Les tercets introduisent le mouvement. Un « grand poisson » à la « splendide écaille » navigue « à travers les rameaux ». Le verbe « éteignant » est paradoxal : son écaille est si brillante qu’elle éclipse les émaux du corail, ou bien elle les fait paraître ternes. L’adverbe « indolemment » donne à ce déplacement une lenteur sensuelle, presque rêveuse, dans une « ombre transparente ». Puis survient la rupture : « brusquement, d’un coup de sa nageoire en feu ». Le poisson, par un geste soudain, fait naître un « frisson » dans l’eau. Le verbe « Courir », rejeté en tête du dernier vers, mime l’élan de ce frisson qui traverse le « cristal morne, immobile et bleu ». Le contraste est saisissant : l’eau était figée, minérale, et le coup de nageoire la transforme en un jaillissement de matières précieuses — « or, de nacre et d’émeraude ». La synesthésie est complète : un frisson tactile devient un éclat visuel. Le poème se clôt sur une explosion de lumière et de couleurs, comme si la nature se changeait en joaillerie.
La signification du poème tient à cette métamorphose. Heredia ne raconte pas, ne médite pas : il peint. Le récif devient un écrin, un objet d’art. Cette esthétique est celle du Parnasse, mouvement auquel le poète est associé : l’art pour l’art, le culte de la forme, le refus du lyrisme personnel. La perfection du sonnet — alexandrins réguliers, rimes soignées, alternance des rimes masculines et féminines — répond à la perfection du monde sous-marin. Le poète est un orfèvre qui cisèle la langue comme une pierre précieuse. « Le Récif de corail » est significatif parce qu’il montre comment la poésie peut transformer un simple paysage en une vision éblouissante, où chaque mot est choisi pour sa couleur, sa sonorité, sa place. Le frisson final est aussi celui du lecteur, saisi par la beauté d’un monde que seul le langage peut faire surgir.