Publiée en 1885 dans *Les Complaintes*, la « Complainte de la lune en province » de Jules Laforgue s’ouvre sur une admiration aussitôt minée par l’ironie. La lune est « belle », certes, mais « grosse comme une fortune » : la comparaison, prosaïque et presque envieuse, donne le ton. Dès le premier distique, le lyrisme romantique est tiré vers le bas, vers la province et les petites affaires humaines.
Le décor est d’ailleurs minuscule. Une retraite sonne au loin, un passant est désigné par sa seule fonction — « monsieur l’adjoint » —, un clavecin joue en face, un chat traverse la place. Pendant que la province s’endort, le piano plaque un dernier accord et ferme sa fenêtre ; restent la nuit, la lune et la question faussement naïve : « Quelle heure peut-il bien être ? » Le vers court, souvent de six syllabes, et les rimes plates créent une berceuse un peu mécanique, comme une comptine de petite ville. Les exclamations, les apostrophes répétées à la Lune, les questions sans réponse relèvent de la complainte, mais une complainte grinçante, où la tristesse n’exclut pas le sourire.
Le cœur du poème oppose l’immobilité provinciale au voyage universel de l’astre. La Lune, majuscule et personnifiée, est tour à tour « dilettante », « heureuse », « vagabonde ». Elle a vu le Missouri, les remparts de Paris, les fjords bleus de Norvège, les pôles, les mers. Le locuteur, lui, reste prisonnier de la petite place et du clavecin ; son exil n’est pas seulement géographique, il est intérieur : « La province dans le cœur ! » Le tutoiement — « tu vis hier » — transforme la lune en une confidente trop bien informée, témoin de tous les ailleurs auxquels le poète n’accède pas. Les noms propres, Missouri, Paris, Norvège, Écosse, dessinent une géographie rêveuse qui contraste avec les mots étroits du début : retraite, adjoint, place, fenêtre.
Une autre plainte, plus intime, affleure ensuite. Le convoi d’un « voyage de noce » parti pour l’Écosse laisse deviner une femme aimée, perdue, et le vers « Quel panneau, si, cet hiver, / Elle eût pris au mot mes vers ! » suggère un regret amoureux, une occasion manquée. Laforgue ne raconte pas d’anecdote ; il expose un état d’âme, entre dérision et mélancolie. Le « panneau » fait de la poésie un piège rétrospectif : si elle avait cru aux vers, tout aurait pu basculer.
Mais la chute refuse toute consolation. Après l’élan lyrique, la lune devient une « bonne vieille » qui a « du coton dans les oreilles ». L’image, volontairement prosaïque et burlesque, casse le pathos : la lune n’écoute pas, la nature ne répond pas, l’infini demeure sourd à la plainte provinciale. C’est là ce qui rend le poème si moderne : le lyrisme ne disparaît pas, mais il se retourne contre lui-même. Laforgue y signe un ton nerveux, à la fois tendre et moqueur, où le rêve d’ailleurs et l’ennui de la petite ville se regardent en face.