Dans une forêt tropicale étouffante, sous les acajous et les lianes, un jaguar regagne son repaire. Leconte de Lisle insiste sur la chaleur, l’immobilité et la fatigue du fauve : il avance d’un pas lourd, le souffle rauque, et sa seule présence fait fuir les lézards. Puis il s’affaisse sur une roche à l’ombre, se lèche la patte et laisse ses yeux d’or se fermer à demi. C’est alors que le poème bascule dans le songe : le jaguar rêve qu’il bondit dans les plantations et plante ses griffes dans la chair des taureaux affolés. L’ambiance mêle la torpeur sensuelle de midi à une violence sourde. On ressent une fascination pour cette puissance animale, suspendue entre le repos et la cruauté, entre le monde sauvage et celui des hommes. La chaleur accablante et la beauté dangereuse du décor restent en mémoire.
Le Rêve du jaguar — Résumé
Sous les noirs acajous, les lianes en fleur, Dans l’air lourd, immobile et saturé de mouches, Pendent, et, s’enroulant en bas parmi les souches, Bercent le perroquet splendide et querelleur, L’araignée au dos jaune et les singes farouches. C’est là que le tueur de bœufs et de chevaux, Le long des vieux troncs morts à l’écorce moussue, Sinistre et fatigué, revient à pas égaux. Il va, frottant ses reins musculeux qu’il bossue ; Et, du mufle béant par la soif alourdi, Un souffle rauque et bref, d’une brusque secousse, Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi, Dont la fuite étincelle à travers l’herbe rousse. En un creux du bois sombre interdit au soleil
Il s’affaisse, allongé sur quelque roche plate ; D’un large coup de langue il se lustre la patte ; Il cligne ses yeux d’or hébétés de sommeil ; Et, dans l’illusion de ses forces inertes, Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs, Il rêve qu’au milieu des plantations vertes, Il enfonce d’un bond ses ongles ruisselants Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.