Dès le premier vers, l’impératif « Lève-toi ! lève-toi ! » donne à la voix lyrique l’élan d’une chanson d’aube. Le printemps n’est pas seulement décrit, il est annoncé comme une naissance, fêté comme un commencement. La lumière envahit tout : là-bas, sur les vallons, flotte un « réseau vermeil », et la fenêtre devient « comme un regard joyeux » plein de soleil. La femme aimée et la nature sont ainsi placées sous le même signe de l’ouverture, du passage du dedans au dehors. Ce mouvement, plus qu’une intrigue, est le véritable sujet du poème.
Les cinq quatrains d’alexandrins à rimes croisées installent une régularité de chanson, légère et entraînante. Les rimes font dialoguer les mots du printemps et ceux de la vie intime : « naître » appelle « fenêtre », « roses » répond à « écloses », « chaleurs » s’unit à « fleurs ». Cette construction musicale soutient une imagerie très sensuelle. Le deuxième quatrain fait du jardin un corps respirant : les espaliers couverts de boutons roses embaument le ciel pur, tandis que la vigne, seule, reste nue. La comparaison du sarment à un « serpent transi » qui rampe au long du vieux mur introduit une tension discrète, comme si la renaissance végétale demeurait encore fragile, guidée par une sève qui hésite.
La troisième strophe élargit l’espace sonore. Lilas, mouches, papillons et muguet sauvage composent un concert de frémissements. Le verbe « bruïssent » fait entendre un froissement léger, presque un murmure, tandis que le muguet, en ébranlant ses clochettes, réveille « l’amour endormi dans les bois ». L’image de la clochette est décisive : le son végétal devient une annonce amoureuse, un appel discret qui prépare le tutoiement des strophes suivantes. Le paysage ne reste jamais un simple décor ; il s’anime, écoute et invite.
La quatrième strophe transforme l’invitation en complicité. Avril a semé ses marguerites blanches, et la mante lourde comme le manchon frileux deviennent inutiles. L’oiseau appelle, les pervenches sont présentées comme des sœurs, et la nature entière semble reconnaître la jeune femme à la couleur de ses yeux. Le bleu des pervenches répond à celui du regard, tandis que le blanc des marguerites évoque une fraîcheur claire. Le poème joue sur des correspondances délicates entre les fleurs et le corps, entre le paysage et l’émotion, jusqu’à faire de la femme aimée une fleur parmi les fleurs.
Le dernier quatrain précipite le mouvement : « Viens, partons ! » La source, la rosée et les poiriers en fleurs deviennent les promesses d’un matin intime. Le refus d’attendre « les brûlantes chaleurs » oppose la fraîcheur de l’aube à la brûlure du jour, comme si l’amour devait être cueilli au moment exact de la rosée, avant que la lumière ne devienne trop ardente. L’alliance du corps et de la nature culmine dans le vers final : « Et te parler d’amour sous les poiriers en fleurs ». La parole amoureuse se déploie sous un arbre en fleurs, et le lieu devient le prolongement du sentiment.
Ce qui fait la force de cette « Chanson d’avril », c’est qu’elle ne célèbre pas le printemps de l’extérieur : elle le fait parler, chanter, inviter. La nature y est une alliée du désir, non un simple ornement. Parfums, sons et couleurs circulent entre les strophes pour rendre sensible une renaissance à la fois végétale et amoureuse. La régularité de la versification donne au poème une légèreté mélodique, mais cette légèreté n’est pas mièvre : la nudité de la vigne, le serpent transi et l’éveil des clochettes rappellent que le renouveau est d’abord une énergie sensuelle, un élan vers l’autre et vers la lumière.