Un soir, un visage pâlit, une voix tremblante s’interrompt au milieu d’un mot, des paupières brûlantes se soulèvent : « Souvenir » recompose une scène brève avant de la faire basculer dans un éclair final. Celle qui parle observe un homme, croit lire en lui le trouble qui la traverse, puis découvre au dernier vers que ce trouble n’appartenait qu’à elle : « Il n’aimait pas : j’aimais ! ». Le poème ne raconte donc pas un amour heureux ni même un chagrin d’abandon ; il met à nu le mirage d’un amour partagé, la façon dont le désir colore le visage de l’autre.
La syntaxe est le premier instrument de cette révélation. Huit vers forment une seule phrase tendue par trois subordonnées de temps — « Quand il pâlit… », « Quand ses yeux… », « Quand ses traits… ». Ce rythme ternaire suspend la proposition principale, accumule des indices, retarde l’aveu comme si la mémoire repassait chaque détail avant d’en comprendre le sens. Les quatre premiers alexandrins installent une régularité grave, puis le second quatrain mêle des alexandrins à deux vers plus courts : « Qui ne s’éteint jamais » et « Il n’aimait pas : j’aimais ! ». Ce resserrement métrique brise l’élan et donne au dernier vers la violence d’une chute. Les rimes croisées du premier quatrain associent déjà « tremblante » à « brûlante », puis « commencé » à « blessé » ; dans le second, le couple final « jamais / j’aimais » fait sonner ensemble l’éternité impossible et l’amour réel de celle qui parle.
Les images relèvent du corps et de la blessure. La pâleur, la voix qui s’éteint dans « un mot commencé », la paupière brûlante composent un tableau fiévreux. Le verbe « blessèrent » fait de l’amour une atteinte physique, et la formule « dont je le crus blessé » introduit un mot décisif : « crus ». La femme ne constate pas une douleur partagée ; elle y croit. Tout le malentendu tient dans cette croyance. De même, la « flamme / Qui ne s’éteint jamais » semble d’abord éclairer le visage de l’homme, mais la fin du poème révèle qu’elle ne venait pas de lui. Cette flamme est la lumière projetée par l’amoureuse sur des traits devenus « plus touchants ». Le verbe « s’imprimèrent » transforme la scène en gravure intérieure : l’image du visage aimé reste vivante dans l’âme, alors que le sentiment qui l’animait n’a jamais existé chez l’autre.
Le passage des temps verbaux accentue la dissymétrie. Les passés simples — « pâlit », « s’éteignit », « blessèrent », « s’imprimèrent » — fixent l’épisode comme un événement achevé, rejoué par la mémoire. Le dernier vers, lui, emploie l’imparfait : « Il n’aimait pas : j’aimais ! ». L’opposition est frontale : négation d’un côté, affirmation de l’autre ; absence de sentiment chez lui, persistance du sentiment chez elle. La proposition principale ne survient qu’après trois longues subordonnées, ce qui lui donne la netteté d’un verdict. C’est là la force du poème : il ne se plaint pas d’une trahison, il constate un décalage entre ce que le regard a vu et ce qui était. Le souvenir n’est pas annulé par cette lucidité ; il devient plus poignant, car il conserve à jamais l’image d’un amour qui n’a brûlé que d’un seul côté.