Dès le premier vers, la voix installe un paradoxe amoureux : « Si je vous dis : “j’ai tout abandonné” / C’est qu’elle n’est pas celle de mon corps ». L’abandon n’est pas une perte, et la femme évoquée n’est pas réductible à une possession charnelle. La dénégation « Ce n’est pas vrai » repousse toute vantardise, toute fausse certitude. Le je se meut dans une « brume de fond » qui ne sait pas s’il est passé : une existence flottante, encore en attente d’une présence qui la rende réelle.
Puis la femme apparaît par fragments délicats : « L’éventail de sa bouche, le reflet de ses yeux ». Ce ne sont pas des attributs entiers, mais des lueurs, des mouvements, comme si l’aimée ne pouvait se saisir qu’à travers des traces. La voix se dit « le seul à en parler », seul à être « cerné » par un « miroir si nul » où l’air circule à travers lui. Ce miroir ne retient aucune image ; il devient un lieu de passage. Et l’air lui-même prend « un visage aimé, un visage aimant, ton visage ». Le passage du « sa » au « tu » transforme la description en adresse directe : la femme n’est plus un objet lointain, elle devient une interlocutrice.
L’aimée n’a pas de nom, « les autres l’ignorent », mais le monde naturel la reconnaît. La mer, le ciel, les astres, les nuages lui parlent ou l’imaginent. Cette ampleur cosmique la soustrait à l’anecdote : elle est une présence totale, diffuse dans les éléments. Le « sang répandu aux meilleurs moments », « sang de la générosité », la porte « avec délices ». L’amour est ici offrande et circulation, non blessure.
Le poème bascule alors dans le chant pur. Les vers libres ne s’appuient pas sur des rimes régulières, mais sur des reprises incantatoires : « Je chante », « La grande joie », « Qui supprimes ». Cette cadence remplace la régularité métrique. Le vers « Je chante pour chanter, je t’aime pour chanter » noue l’amour et la poésie : chanter n’est pas célébrer un amour déjà vécu, mais le faire exister. L’aimée « supprime l’oubli, l’espoir et l’ignorance », elle « supprime l’absence et me met au monde ». Elle abolit même l’espoir, car l’espoir suppose un manque ; ici la présence est entière. La naissance du je devient l’œuvre de l’amour, et ce mystère est celui où l’amour « se délivre ».
Le dernier vers, isolé, a la netteté d’une sentence : « Tu es pure, tu es encore plus pure que moi-même. » La pureté ne désigne pas une innocence morale, mais une transparence absolue, celle d’un être que rien ne retient et qui pourtant contient tout. Le titre, « Celle de toujours, toute », prend alors son sens : cette femme éternelle et totale est moins une personne qu’une force de présence. La force du texte tient à ce mouvement qui va du doute à la célébration, de la brume au visage, du corps effacé à la naissance par la parole. L’amour n’y est ni triste ni possessif : il est la joie d’être mis au monde en chantant l’autre.