Un sylphe, esprit de l’air, traverse ces quatorze vers sans presque y laisser de trace. Le titre annonce une créature aérienne, mais le poème la définit d’abord par ce qu’elle n’est pas : « Ni vu ni connu ». Cette formule revient comme une incantation négative aux strophes un, deux et quatre, et se transforme en « Ni lu ni compris » dans la troisième. La créature n’est pas un objet que l’on peut voir, connaître ou lire ; elle est une présence fuyante, un intervalle. Le « je » est encore plus paradoxal : « Je suis le parfum / Vivant et défunt / Dans le vent venu ! » Le sylphe se dit parfum, réalité sans corps, perceptible seulement dans son passage. L’alliance « vivant et défunt » en fait un être de contradiction, à la fois souffle et souvenir, présence et absence, déjà emporté dès qu’il surgit.
La construction du poème double cette disparition. Les vers sont très courts, cinq syllabes, presque sans respiration, et les strophes se réduisent : deux quatrains puis deux tercets, comme si le texte lui-même s’effaçait en avançant. Les allitérations en [v] — « vivant », « vent », « venu » — font entendre le souffle même que le sylphe incarne. Les rimes embrassées du premier quatrain associent « parfum » et « défunt » : la fragrance et la mort, la sensation et la perte. Dans la deuxième strophe, la question « Hasard ou génie ? » place l’apparition sous le signe de l’indécidable ; le sylphe peut être un accident heureux ou une perfection voulue, et le poème ne tranche pas. Le vers suivant, « À peine venu / La tâche est finie ! », installe une temporalité paradoxale : l’achèvement ne suit pas la naissance, il coïncide avec elle. C’est une légèreté de l’instant, un art de la fugacité.
La troisième strophe déplace la négation vers la lecture. « Ni lu ni compris ? / Aux meilleurs esprits / Que d’erreurs promises ! » Le poème s’adresse ironiquement à ses lecteurs, même les plus savants, et leur promet des contresens. Il revendique son obscurité non comme un défaut, mais comme une condition : être compris, ce serait être capturé, donc cesser d’être un sylphe. Les sonorités glissent : « compris » et « esprits » se répondent, puis « promises » file vers « chemises » à la strophe suivante, comme si le sens traversait les blancs de la page.
L’image finale condense tout le poème. « Ni vu ni connu, / Le temps d’un sein nu / Entre deux chemises ! » La nudité n’est pas offerte ; elle apparaît dans un battement, entre deux vêtements, comme une peau révélée puis aussitôt recouverte. Le complément « le temps de » transforme un fragment de corps en unité de durée : le temps du sylphe est exactement celui d’une apparition érotique, un éclair entre deux étoffes. L’enjambement qui suspend « nu » à la fin du vers reproduit cette brève ouverture avant la retombée du dernier vers.
Ce qui rend ce texte marquant, c’est qu’il ne décrit pas la légèreté : il la produit. Valéry y réduit la forme lyrique à un souffle, à une silhouette de poème, presque une incantation qui s’éteint en se disant. Le sylphe devient la figure de la poésie elle-même, insaisissable entre deux mots, entre deux lectures, entre deux vêtements. Il refuse la possession et ne promet, aux lecteurs trop pressés de comprendre, que l’erreur. C’est un art de l’intervalle, où la beauté n’existe pas hors du passage, mais précisément dans ce qui échappe.