Quatre tercets d’octosyllabes suffisent à Verlaine pour faire tenir une comédie italienne entière dans une page : chaque strophe isole un personnage, lui donne un geste, puis le laisse au bord de sa propre énigme. Pierrot ouvre le bal sans illusion : il n’a « rien d’un Clitandre », nom qui évoque l’amant galant de comédie, et au lieu d’un soupir il vide un flacon, entame un pâté. L’adjectif « pratique » claque comme une réplique de prose dans ce vers léger ; il ramène le personnage à une faim immédiate. La rime « Clitandre / attendre » suspend un instant le geste, puis « pâté » le fait retomber dans le concret.
L’espace s’élargit ensuite avec Cassandre, placé « au fond de l’avenue », comme au fond d’un décor. Sa « larme méconnue » sur son neveu déshérité est une tristesse à peine visible, une émotion que personne ne remarque, ou que l’on ne reconnaît pas. Le mot « méconnue » garde une ambiguïté précieuse : la scène reste muette, conforme à l’art de la pantomime, mais elle contient déjà un secret d’émotion. Arlequin, lui, ne s’embarrasse pas de larmes : ce « faquin » combine l’enlèvement de Colombine et « pirouette quatre fois ». Le complot amoureux devient une figure de danse, comme si la ruse et le mouvement ne formaient qu’un seul tour. Le chiffre « quatre fois » impose une mesure chorégraphique, presque mécanique, qui rappelle un numéro de scène.
La construction des rimes accompagne ce glissement : dans chaque tercet, les deux premiers vers riment entre eux sur des rimes féminines légères — « Clitandre / attendre », « avenue / méconnue », « surprise / brise » —, tandis que les troisièmes vers riment à distance, « pâté » répondu par « déshérité », puis « fois » répondu par « voix ». Ces échos différés donnent au poème l’allure d’une suite de petits tableaux qui se font signe sans se confondre.
Tout bascule avec Colombine. Jusqu’ici les verbes indiquaient des actions visibles : vider, entamer, verser, combiner, pirouetter. Soudain, elle « rêve », et l’enjambement « surprise / De sentir » prolonge la découverte au-delà du visible. La « brise » remplace l’agitation des gestes ; le mot « cœur », répété dans les deux derniers vers, passe du dehors au dedans : d’abord un cœur deviné dans le vent, puis des voix entendues en son propre cœur. Or la pantomime est un art du silence et du masque ; finir sur des « voix » intérieures, c’est ouvrir une fenêtre dans la convention théâtrale. Le personnage de Colombine ne cesse pas d’être un costume : il devient aussi une conscience qui perçoit l’amour, ou le pressentiment de l’amour, dans l’air même.
Verlaine, dans les Fêtes galantes publiées en 1869, ne raconte donc pas une intrigue : il en capte les reflets et les gestes, puis les oriente vers une sensation intime. Ce petit poème tire sa force de sa légèreté : la fantaisie des masques, la mécanique des pirouettes et la fraîcheur des rimes préparent une fin où le spectacle s’intériorise. « Pantomime » devient alors un mot à double fond — un divertissement de masques et l’éveil d’un cœur qui, sous le travesti, entend sa propre voix.