Dès l’ouverture de « Apparition », Mallarmé installe un climat crépusculaire et céleste : la lune s’attriste, des séraphins en pleurs jouent de mourantes violes parmi des fleurs vaporeuses. Le poème ne raconte pas seulement une rencontre amoureuse ; il superpose le souvenir, le rêve et la rue pour faire de la femme aimée une figure d’apparition. Son idée centrale tient dans ce glissement : la réalité, croisée dans un décor quotidien, est transfigurée par la mémoire et par l’enfance, jusqu’à devenir une épiphanie lumineuse.
La construction suit ce mouvement en trois temps. Les quatre premiers vers forment une toile sonore et visuelle : les rimes unissent « pleurs » et « fleurs », comme si la tristesse naissait au milieu du calme végétal ; les « blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles » mêlent la musique, la couleur et la plainte. L’atmosphère est volontairement flottante, sans repère temporel précis. Le tiret introduit ensuite un tournant intime : « C’était le jour béni de ton premier baiser. » À partir de là, l’alexandrin se fait plus intérieur, et les rimes plates relient « baiser » à « martyriser », « tristesse » à « laisse ». La songerie s’enivre de douceur douloureuse, comme si la naissance de l’amour portait en elle une mélancolie sans cause. L’enjambement « laisse / La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli » retarde le mot « Rêve » et fait de cette cueillaison un événement suspendu, à la fois accompli et déjà intériorisé. Le dernier mouvement bascule dans la rue : « J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli ». Le décor devient concret, presque banal, mais la rencontre le déchire : « avec du soleil aux cheveux, dans la rue / Et dans le soir, tu m’es en riant apparue ». Le rejet de « dans la rue » met le réel en avant, puis le verbe « apparue » éclaire tout le poème et justifie le titre.
L’imaginaire repose sur des métamorphoses sensibles. La tristesse n’est pas un sentiment lourd ; elle est un parfum, une ivresse. La femme n’est presque pas décrite physiquement : elle est lumière, rire, soleil dans les cheveux. En elle se rejoignent l’éclat du présent et le merveilleux de l’enfance, puisqu’elle rappelle « la fée au chapeau de clarté » qui traversait autrefois les sommeils du poète. Ses mains mal fermées laissent « neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées » : la neige, les étoiles et le parfum se confondent dans une même sensation éblouie. Le mot « blanc », déjà présent dans les « blancs sanglots », revient ici, non plus pour dire la plainte, mais pour célébrer une clarté féerique. Ce va-et-vient entre les images lugubres du début et la clarté finale donne au poème sa respiration : la rencontre réelle est l’aboutissement du rêve ancien.
Ce qui rend « Apparition » significatif, c’est qu’il ne décrit pas uniquement une femme ; il met en scène le regard qui la crée. La rue, le soir et le pavé vieilli demeurent présents, mais la vision poétique les aimante vers un ailleurs. L’apparition n’est pas une fuite hors du monde : elle est la façon dont le désir et la mémoire transfigurent le réel. La beauté n’est pas possédée ; elle surgit, entre le souvenir et l’instant, avec la légèreté d’un bouquet d’étoiles. En cela, le poème offre une expérience de lecture qui ressemble à ce qu’il raconte : une vision brève, suspendue, qui laisse au cœur son parfum de tristesse et de clarté mêlées.