Coquetterie posthume — Analyse du poème

Quand je mourrai, que l’on me mette, Avant de clouer mon cercueil, Un peu de rouge à la pommette, Un peu de noir au bord de l’œil ;

Car je veux, dans ma bière close, Comme le soir de son aveu, Rester éternellement rose Avec du khol sous mon œil bleu.

Pas de suaire en toile fine ; Mais drapez-moi dans les plis blancs De ma robe de mousseline, De ma robe à treize volants.

C’est ma parure préférée : Je la portais quand je lui plus ; Son premier regard l’a sacrée, Et depuis je ne la mis plus.

Posez-moi, sans jaune immortelle, Sans coussin de larmes brodé, Sur mon oreiller de dentelle De ma chevelure inondé.

Cet oreiller, dans les nuits folles, A vu dormir nos fronts unis, Et sous le drap noir des gondoles Compté nos baisers infinis.

Entre mes mains de cire pâle, Que la prière réunit, Tournez ce chapelet d’opale Par le pape à Rome bénit :

Je l’égrènerai dans la couche D’où nul encor ne s’est levé ; Sa bouche en a dit sur ma bouche Chaque Pater et chaque Ave.

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La mort, chez Théophile Gautier, n’interrompt pas le désir de plaire : elle l’exaspère. Une voix féminine règle elle-même chaque détail de ses funérailles, moins par souci funèbre que par volonté de séduction. Le titre « Coquetterie posthume » noue d’emblée une tension entre le soin frivole de l’apparence et l’irréversible du tombeau : la morte veut encore être regardée, désirée, aimée.

Les deux premières strophes donnent le ton. Les impératifs « que l’on me mette », « un peu de rouge à la pommette », « un peu de noir au bord de l’œil » transforment le visage du cadavre en visage de rendez-vous. Le rouge et le khol ne servent pas la dignité mortuaire ; ils doivent fixer l’instant d’un aveu amoureux, « comme le soir de son aveu ». L’expression « Rester éternellement rose / Avec du khol sous mon œil bleu » a quelque chose d’impossible et pourtant s’énonce avec assurance : la bière close devient un boudoir où la beauté se prolonge. Ici, ce n’est pas l’âme qui survit, mais la parure.

Ce renversement se précise par les vêtements. La morte congédie le linceul : « Pas de suaire en toile fine ; / Mais drapez-moi dans les plis blancs / De ma robe de mousseline, / De ma robe à treize volants. » L’étoffe funèbre cède la place à la robe d’amour, conservée parce que « son premier regard l’a sacrée ». Le verbe est important : le regard de l’aimé a consacré l’objet, et la mort doit en répéter la scène. Elle refuse aussi les signes attendus du deuil — « sans jaune immortelle, / Sans coussin de larmes brodé » — pour un oreiller de dentelle inondé de sa chevelure, à la fois parure et suaire. Les matières précieuses, mousseline, dentelle, opale, forment un écrin plus qu’un cercueil.

Les objets sont chargés de mémoire sensuelle. L’oreiller a vu « dormir nos fronts unis » et, « sous le drap noir des gondoles », compter « nos baisers infinis ». Le drap noir renvoie à la nuit vénitienne et au voile funéraire : le souvenir amoureux s’inscrit dans la mort, ou la mort se glisse dans le souvenir. La chevelure inonde, les baisers sont infinis : tout refuse la clôture. La robe à treize volants, le chapelet d’opale ne sont pas des reliques pieuses, mais des reliques du corps et du plaisir.

Le dernier mouvement mêle étroitement le sacré et le charnel. Entre des « mains de cire pâle », la prière réunit les doigts ; on y tourne un « chapelet d’opale / Par le pape à Rome bénit ». L’objet religieux est d’une matière rare, précieuse, sensuelle. La morte promet de l’égrener « dans la couche / D’où nul encor ne s’est levé » : la couche est à la fois lit et tombeau, et nul n’en est jamais revenu. Puis le dernier vers fait basculer la prière dans le baiser : « Sa bouche en a dit sur ma bouche / Chaque Pater et chaque Ave. » Les paroles liturgiques ont été prononcées bouche contre bouche ; le rosaire devient un souvenir érotique, chaque Pater et chaque Ave une caresse. La religion de l’amour se substitue à la religion des morts.

La construction strophique accompagne cette légèreté. Les quatrains d’octosyllabes à rimes croisées glissent rapidement, sans emphase funèbre, presque avec coquetterie. Le poème est une suite d’instructions, un testament esthétique ; le futur « je l’égrènerai » maintient la mort au futur, comme si elle n’arrivait jamais tout à fait. Cette précision matérielle, cette alliance de la toilette, du lit et de la prière, fait de la mort non pas une disparition, mais une dernière parade amoureuse. La coquetterie n’est pas vaine : elle oppose à la nuit du cercueil l’éclat du rouge, du bleu, de l’opale, et la mémoire infinie d’un corps aimé.

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