Premier sourire du printemps — Analyse du poème

Tandis qu’à leurs œuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes, Sournoisement, lorsque tout dort, Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d’or.

Dans le verger et dans la vigne Il s’en va, furtif perruquier, Avec une houppe de cygne, Poudrer à frimas l’amandier.

La nature au lit se repose ; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges, Qu’aux merles il siffle à mi-voix, Il sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine Où le cerf boit, l’oreille au guet, De sa main glacée il égrène Les grelots d’argent du muguet.

Sous l’herbe, pour que tu la cueilles, Il met la fraise au teint vermeil, Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite Et que son règne va finir, Au seuil d’avril tournant la tête, Il dit : « Printemps, tu peux venir ! »

Mostrar el poema completoOcultar el poema

Application Learn Poems

Essaie l’application Learn Poems

Tout l’entraîneur du site, et plus encore : nouveaux exercices, enregistrement vocal et partage, rappels, rappel rapide.

Dès les premiers vers, un contraste se dessine : tandis que les hommes s’essoufflent dans leurs « œuvres perverses », Mars sourit sous les averses et « prépare en secret le printemps ». Ce n’est donc pas une explosion subite que chante Gautier, mais un patient travail de création, mené à l’écart de l’agitation humaine. Le printemps apparaît comme un ouvrage délicat, presque un objet d’art, façonné par un Mars artisan, couturier et joaillier à la fois.

La forme épouse cette idée d’un travail soigné. Les huit quatrains d’octosyllabes à rimes croisées, avec leur alternance régulière de rimes féminines et masculines, donnent au poème une allure légère, sautillante, comme un pas furtif dans un jardin endormi. Le rythme reste pourtant maîtrisé : chaque strophe est une petite scène où March accomplit un geste précis. Cette régularité formelle transforme la nature en atelier ordonné, où rien n’est laissé au hasard.

Les images font en effet de Mars un ouvrier du détail. Pour les pâquerettes, il « repasse des collerettes » ; pour les boutons d’or, il « cisèle » comme un orfèvre. Le verger et la vigne deviennent un salon de coiffure clandestin : « furtif perruquier », il poudre l’amandier « à frimas » avec « une houppe de cygne ». La nature, elle, « au lit se repose » ; seul ce visiteur descend au « jardin désert » pour lacer les roses « dans leur corset de velours vert ». Le vocabulaire du vêtement et de la parure — collerettes, corset, velours, houppe — donne au paysage une grâce précieuse, sans lourdeur.

Le travail de March est aussi musical. Il compose des « solfèges » qu’il siffle à mi-voix aux merles, sème les perce-neiges dans les prés et les violettes dans les bois. Au bord de la fontaine, sa « main glacée » fait tinter « les grelots d’argent du muguet ». L’ouïe rejoint la vue : la préparation du printemps est une partition secrète, murmurée avant le grand concert d’avril. Malgré le froid encore présent, signalé par l’adjectif « glacée », March manipule des matières précieuses, l’argent, le velours, le vermeil. La fraise prend « un teint vermeil » et un chapeau de feuilles est tressé pour protéger du soleil. Le poème suggère alors une nature offerte, presque galante, qui cache ses premiers fruits sous l’herbe « pour que tu la cueilles ».

Les mots-clés renforcent cette atmosphère de discrétion active : « Sournoisement », « en secret », « furtif », « tout dort », « désert ». Le sourire de Mars n’a rien de malveillant ; il est l’adresse de celui qui agit à l’insu du monde. En face, les hommes « courent haletants », prisonniers de leurs « œuvres perverses ». Ce rapprochement fait ressortir la qualité du travail de March : une besogne lente, soignée, tournée vers la beauté plutôt que vers l’agitation. Le choix du mot « besogne » dans la dernière strophe, associé à un ouvrage modeste et utile, insiste sur cet effort patient.

La signification du poème tient à cette célébration du geste artisanal. Gautier, poète attentif à la facture, fait du printemps une œuvre comparable à un bijou ou à une broderie. La dernière strophe referme le cycle : lorsque « son règne va finir », March tourne la tête au seuil d’avril et prononce une phrase de passation, « Printemps, tu peux venir ! ». Cette chute donne la parole au personnage et transforme le retour des saisons en une scène de théâtre intime. Le poème n’impose pas de grande leçon ; il offre au lecteur le plaisir d’une nature réveillée par un artisan souriant, et celui d’une langue polie comme un métal précieux.

Lee también

Más de Théophile Gautier

Todos los poemas
InspiradorThéophile Gautier

L’Art

Oui, l’œuvre sort plus belle D’une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.
RománticoThéophile Gautier

Le Spectre de la rose

Soulève ta paupière close Qu’effleure un songe virginal, Je suis le spectre d’une rose Que tu portais hier au bal.
RománticoThéophile Gautier

Coquetterie posthume

Quand je mourrai, que l’on me mette, Avant de clouer mon cercueil, Un peu de rouge à la pommette, Un peu de noir au bord de l’œil ;