Dès le premier vers, « Rondel » installe une adresse paradoxale : le locuteur parle à un « enfant » qu’il appelle « voleur d’étincelles », alors même que « il fait noir ». Ce n’est pas un réveil mais un endormissement, une invitation au sommeil dans un monde où « il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours », donc où le temps lui-même s’est arrêté. L’enfant est invité à dormir en attendant des femmes — « toutes celles / Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours ! » —, figures du désir ou de la promesse, mais leur présence est purement verbale, réduite à deux adverbes qui se contredisent. L’ombre domine, et le refrain « Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles ! » revient à trois reprises comme une ronde autour du locuteur et de l’enfant. La situation est donc moins une berceuse qu’une veille funèbre, tendre et grinçante, devant un être déjà retiré du monde.
La construction du poème dit cette circularité. Malgré le titre « Rondel », qui annonce une forme fixe, le texte n’en garde qu’un noyau : un vers refrain qui ouvre, traverse et referme les trois moments. Les vers, souvent de neuf ou dix syllabes, sont hachés par des points de suspension et des exclamations, si bien que le rythme devient celui d’une parole qui se retient. Deux rimes seulement se répondent : d’un côté le son aérien [ɛl] présent dans « étincelles », « ailes », « immortelles », « demoiselles » ; de l’autre le son sourd [uʁ] de « jours », « toujours », « lourds », « sourds », « ours ». Ce contraste met face à face le léger et le pesant, la fuite et la surdité. Le mot « Toujours », d’abord lancé comme une promesse, se retrouve associé à « sourd » et à « ours », comme si l’éternité retombait dans une lourdeur animale et muette.
Plusieurs images nouent le texte. Le groupe « voleur d’étincelles » transforme l’enfant en une figure qui a dérobé la lumière ; on peut y lire le poète ou l’enfance, cette époque où l’on saisit des éclats. Mais le noir a tout repris. Les pas que la voix demande d’écouter sont « légers » parce que « l’Amour a des ailes » : l’amour ne s’installe pas, il traverse, il échappe. Les voix, elles, se heurtent aux « caveaux » qui sont « sourds » ; le mot renvoie à la tombe et abolit toute réponse. L’enfant doit dormir avec son « faix d’immortelles », ces fleurs qui ne fanent pas mais que l’on dépose sur les tombes. La phrase « Il pèse peu » mêle douceur et ironie : la mort, ou la mémoire, n’est qu’un fardeau léger. La fin déroute avec « tes amis les ours » et « tes demoiselles » : un univers presque enfantin, des jouets ou des êtres de conte, qui ne viendront pas jeter « leur pavé ». Aucun geste, même maladroit ou brutal, ne viendra rompre le silence.
L’intérêt du poème tient à cette façon de faire tourner le noir. Le refrain initial n’apporte aucune consolation ; il constate, il replonge l’enfant dans l’absence. Corbière ne se contente pas d’évoquer la perte, il en adopte la forme : le poème recommence au lieu de progresser, comme une pensée qui ne peut sortir de sa nuit. Les mots « Jamais » et « Toujours », habituellement opposés, deviennent deux fantômes qui se ressemblent, puisque tous deux désignent ce qui ne reviendra pas. La tendresse est présente dans l’apostrophe « enfant », dans « dors », mais elle est traversée par une ironie noire : le sommeil est sans aube, les fleurs sans lourdeur, l’amour sans poids. C’est ce contraste entre une forme de caresse et une matière de deuil qui donne au « Rondel » sa tension singulière.