Deux hypothèses grandioses soutiennent « À une femme » : être roi, être Dieu. Victor Hugo ne cherche pas à décrire un bonheur de puissance ; il imagine le sommet du pouvoir pour mieux le jeter aux pieds d’un être aimé. La première strophe offre un empire, la seconde offre la création entière. Face à cela, un seul regard puis un seul baiser suffisent. L’idée centrale est donc un renversement amoureux : la femme ne possède rien, mais sa valeur dépasse celle de tous les trônes et de tous les cieux.
Le poème repose sur deux strophes jumelles de cinq vers. Chacune commence par une supposition : « si j’étais roi », « Si j’étais Dieu ». Les quatre premiers vers sont de longs alexandrins qui déroulent une énumération ; le dernier vers, plus court, tombe comme un aveu ou un cri retenu : « Pour un regard de vous ! », « Pour un baiser de toi ! ». Cette chute crée un contraste rythmique : après l’ampleur des listes, le vers de six syllabes dit l’essentiel avec une simplicité presque enfantine. Les rimes soulignent cette architecture. Dans la première strophe, les sons en -ire relient « empire », « porphyre » et « suffire », tandis que « genoux » et « vous » isolent la destinataire. Dans la seconde, « ondes », « fécondes » et « mondes » forment un vaste ensemble, alors que la rime unit la loi divine au « toi », comme si la femme devenait la seule loi.
La première strophe frappe par ses images impériales. Le « char », le « sceptre », la « couronne d’or » et les « bains de porphyre » évoquent la splendeur des empereurs romains ou orientaux. Le « peuple à genoux » transforme le roi en maître absolu, tandis que la formule « mes flottes, à qui la mer ne peut suffire » pousse l’hyperbole jusqu’à l’impossible. Pourtant, cette puissance terrestre est aussitôt relativisée : elle tiendrait tout entière dans un regard. L’apostrophe initiale « Enfant ! » introduit d’ailleurs une note de tendresse qui contredit la solennité du décor royal.
La seconde strophe change d’échelle. La voix poétique ne parle plus de territoire, mais d’univers. « La terre et l’air avec les ondes » désignent les éléments ; « les anges, les démons courbés devant ma loi » donnent au rêve une dimension sacrée ; « le profond chaos aux entrailles fécondes » remonte jusqu’à l’origine des mondes. L’accumulation culmine avec « l’éternité, l’espace, et les cieux, et les mondes », comme si rien ne pouvait rester hors du don. Or, plus l’offrande s’élargit, plus le prix demandé paraît fragile : un baiser. Le poème glisse aussi du « vous » au « toi », ce qui rend la figure aimée plus proche, plus directe, au moment même où le sacrifice devient cosmique.
La signification du poème tient à cette disproportion vertigineuse. Hugo ne décrit pas la femme, ne loue ni ses yeux ni sa beauté : il mesure uniquement l’effet qu’elle produit. Le regard et le baiser deviennent des trésors inestimables parce qu’ils sont mis en balance avec l’empire, puis avec l’infini. Le langage religieux se mêle à l’amour profane : le poète se rêve en Dieu, mais abandonne aussitôt cette divinité pour adorer celle qui n’est qu’une femme. C’est cette audace, à la fois tendre et solennelle, qui donne au texte sa force. En deux strophes, l’amour n’est plus un sentiment parmi d’autres : il devient la seule puissance capable de détrôner un roi et d’éclipser un dieu.