Une voix amoureuse s’élève pour demander des comptes à un être qui s’approche, sourit, prend une main, passe, mais ne dit rien d’un engagement. Dès la première strophe, le « vous » est placé dans une contradiction : « Si vous n’avez rien à me dire, / Pourquoi venir auprès de moi ? » Ce n’est pas un congé brutal ; c’est l’étonnement d’un cœur qui reçoit des signes sans arriver à les déchiffrer. Le sourire offert n’est pas anodin, puisqu’il « tournerait la tête au roi ». La présence la plus légère devient ainsi une puissance capable de faire vaciller un souverain ; le locuteur, lui, en tremble déjà. La rime « moi / roi » met en regard la première personne vulnérable et la figure de la maîtrise absolue, comme si le charme de l’autre abolissait toute supériorité.
La construction des trois strophes donne forme à ce trouble. Chaque sizain d’octosyllabes repose sur des rimes alternées en -ire et en -oi, qui font entendre un battement régulier, presque dansant. Le premier couplet revient à la fin de la strophe, si bien que l’on ne sort jamais de la question : après « Pourquoi venir auprès de moi ? », on revient à « Si vous n’avez rien à me dire ». Cette boucle n’est pas qu’un ornement musical, elle mime la rumination amoureuse. Le titre « Chanson » prend alors tout son sens : la légèreté apparente du rythme contraste avec la gravité d’une incertitude qui tourne en rond.
La deuxième strophe déplace l’attention de la parole vers le contact : « Pourquoi me pressez-vous la main ? » Le verbe « apprendre » suggère que l’être aimé posséderait un savoir, un secret, et que la main pourrait le transmettre. Pourtant, le geste reste suspendu au-dessus d’un « rêve angélique et tendre » que l’autre poursuit en chemin, comme s’il était ailleurs. Le locuteur ne reçoit ni parole ni leçon, seulement un contact dont il interroge l’intention. Plus la strophe avance, plus l’intimité grandit, et plus l’absence de réponse devient douloureuse.
La troisième strophe achève ce mouvement en passant de la main à la présence spatiale. « Si vous voulez que je m’en aille, / Pourquoi passez-vous par ici ? » La seule apparition de l’autre provoque un choc physique : « je tressaille ». L’aveu « C’est ma joie et c’est mon souci » est d’autant plus fort qu’il est la seule phrase déclarative d’un poème fait de conditions et de questions. La joie et le souci ne s’opposent pas : ils coexistent dans le même sursaut. Le locuteur ne demande pas seulement à l’autre de se justifier ; il reconnaît que sa propre émotion est double, qu’il est attaché à ce qui le tourmente.
Ce qui fait la valeur de ce poème, c’est qu’il ne raconte rien et ne prétend pas conclure. Victor Hugo y réduit la matière amoureuse à une scène impersonnelle où seuls comptent un « vous » et un « moi », un sourire, une main, un passage. Les questions conditionnelles, répétées de strophe en strophe, transforment la plainte en une forme close qui ne délivre aucun apaisement. La séduction naît de cette ambiguïté même : si le geste devient clair, le charme peut disparaître. En laissant le poème s’achever sur le retour du premier couplet, le dernier vers fait entendre que la question recommencera, que l’attente amoureuse n’en finit pas de tourner sur elle-même.