« Que j’aime le premier frisson d’hiver ! » : l’exclamation de Musset mêle le froid et le désir. Le mot « frisson » ne désigne pas seulement le refroidissement de l’air, mais aussi le trouble intérieur. Dès lors, ce qui ressemble à un éloge de l’hiver se transforme en confidence amoureuse, puis en constat d’inconstance. Le poème passe du paysage au souvenir, puis du souvenir à la blessure : l’hiver, lui, revient fidèlement, alors que le cœur aimé a changé.
Le premier quatrain installe une scène rurale et sensorielle. Le chaume « refus[e] de ployer » sous le pied du chasseur : le gel lui donne une raideur presque vivante, et le verbe « refuser » prête au paysage une volonté. L’odeur du foin vert embaume, tandis qu’au fond du vieux château le foyer « s’éveille ». Ce réveil du feu répond au frisson du dehors : le poème construit un contraste entre la morsure du froid et la chaleur abritée. Les sonorités croisées du quatrain — chaume/embaume et ployer/foyer — unissent ces deux mondes, le dehors et le dedans.
La deuxième strophe bascule vers la ville. « C’est le temps de la ville » : la phrase est brève, presque une décision. Le souvenir s’installe avec « l’an dernier ». Paris apparaît sous un jour affectueux : « ce bon Louvre et son dôme », « Paris et sa fumée », « tout ce beau royaume ». La parenthèse « (J’entends encore au vent les postillons crier) » introduit le présent dans le passé : le poète continue d’entendre les voix de l’arrivée. Les rimes embrassées du second quatrain — dernier/crier et dôme/royaume — enveloppent ce retour, comme si le souvenir se refermait sur lui-même.
Le sizain fait de la Seine une figure royale, « assise en souveraine » sous « mille falots ». Mais la ville s’efface brusquement devant une présence plus intime : « Et toi, ma vie, et toi ». Le tutoiement ému contraste avec la description majestueuse qui précède. L’image « dans tes longs regards j’allais tremper mon âme » assimile le regard de l’aimée à une eau où l’âme se plonge ; le verbe « tremper » prolonge le motif du froid, de l’humidité et du frisson. Puis « Je saluais tes murs » transforme l’amour en dévotion : saluer des murs, c’est vénérer un lieu parce qu’il abrite l’être aimé.
Or toute cette ferveur bute sur le dernier vers. « Car, qui m’eût dit, madame, / Que votre cœur sitôt avait changé pour moi ? » Le mot « changer » répond au « frisson » initial : la nature change pour mieux revenir, tandis que le cœur change pour se retirer. Le passage du « toi » au « vous » — de « ma vie » à « madame » — dit la distance reconquise par la déception : la familiarité amoureuse se fige en politesse blessée. L’imparfait « j’allais » indiquait un élan, une espérance ; l’interrogation finale suspend cet élan dans l’incompréhension.
Ce sonnet en alexandrins tire sa force de son double mouvement. Il célèbre un paysage et un retour, puis laisse le lecteur devant une rupture. Musset n’explique pas le chagrin ; il le rend sensible par le contraste entre la fidélité des saisons et l’inconstance humaine. Le premier frisson d’hiver, finalement, n’est pas seulement celui du froid : c’est aussi le frisson rétrospectif d’un bonheur qui s’est refroidi.