Arthur Rimbaud, adolescent en fugue, pousse la porte d’un cabaret de Charleroi, les bottines déjà déchirées par huit jours de cailloux. Le poème raconte une halte : une commande de tartines, de beurre et de jambon, puis l’arrivée d’une servante rieuse et d’une chope de bière. D’abord prosaïque, ce moment devient une célébration du réel. L’idée centrale tient dans ce passage de la route à la table : après l’usure, le corps s’installe, s’étire, mange, boit, et le monde redevient précis, coloré, désirable. Le titre indique d’ailleurs une heure exacte, cinq heures du soir, tandis que le premier vers rappelle une durée : huit jours de marche. Le poème condense ainsi le temps long de l’errance dans l’instant court d’un repos savoureux.
La forme organise ce mouvement. C’est un sonnet en alexandrins, forme souvent réservée à des sujets élevés, ici rempli de pain, de jambon et de bière. Les rimes croisées associent « bottines » à « tartines », rapprochant l’usure du marcheur et le réconfort du repas. Le vers « Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table » joue sur un mot presque religieux pour dire un contentement physique. Le rejet de l’adjectif « Verte » au début du vers suivant isole la couleur de la table, comme si le regard commençait par elle avant de glisser vers la tapisserie aux « sujets très naïfs ». Les enjambements ralentissent le rythme, imitent l’abandon d’un corps fatigué. Les tirets et l’exclamation « — Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! — » font entrer une voix parlée, amusée, dans la régularité du mètre.
L’imagerie est d’une grande précision sensuelle. Le jambon est d’abord voulu « à moitié froid », puis il est servi « tiède », « rose et blanc parfumé d’une gousse / D’ail », posé dans un « plat colorié ». La nourriture a une température, une couleur, une odeur. La servante n’est pas une figure irréelle : elle a des « tétons énormes », des « yeux vifs », elle rit et n’a pas peur d’un baiser. Elle apporte la chope « immense » dont la mousse est dorée par « un rayon de soleil arriéré ». L’adjectif final est singulier : le soleil n’est ni symbolique ni triomphant, il est en retard, attardé sur la mousse, et cette lumière tardive dore la scène du cabaret. Les répétitions de « tartines », « beurre », « jambon » font entendre une gourmandise concrète. Le vert du cabaret et de la table, le rose et le blanc du jambon, l’or de la mousse composent un petit tableau vivant, chaud, odorant.
Ce lexique bas ne reste pas extérieur à la forme : il entre dans le mètre sans le casser. Les rimes du dernier mouvement, « gousse » et « mousse », font rimer l’ail et la bière, le piquant et la douceur. Le verbe « épeure », plus populaire qu’« effraie », renforce la langue vivante de la servante. Le sonnet se termine sur un enjambement, « avec sa mousse / Que dorait... », comme si la phrase et la lumière tardive débordaient du vers.
La signification du poème vient de ce contraste entre la discipline du sonnet et la matière volontairement basse du quotidien. Rimbaud ne chante ni l’amour ni un paysage sublime. Il ouvre la poésie à l’expérience immédiate : un corps fatigué qui retrouve une table, un repas simple, une servante rieuse. La beauté ne descend pas du ciel ; elle monte des choses elles-mêmes. C’est en cela que ce sonnet annonce une modernité poétique : faire d’un cabaret, à cinq heures du soir, un lieu où le monde se remet à briller pour un affamé.