Le Buffet — Analyse du poème

Arthur RimbaudContemplative

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ; Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries, De linges odorants et jaunes, de chiffons De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries, De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;

— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

— Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

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Un meuble ancien devient, sous le regard de Rimbaud, un conservatoire de la mémoire. Le poème ne raconte pas une anecdote : il ouvre les portes d’un objet familier et laisse s’échapper tout un monde de sensations et de souvenirs. L’idée centrale tient dans ce paradoxe : ce buffet est à la fois plein et ouvert, immobile et vivant, muet et pourtant prêt à parler.

Dès le premier vers, la description mêle la matière et l’humain. Le chêne sombre a pris « cet air si bon des vieilles gens » : la comparaison transforme le bois en visage, le temps en bienveillance. L’ouverture du meuble devient une offrande, car le buffet « verse dans son ombre / Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ». La synesthésie est immédiate : l’ombre, le vin et le parfum se confondent, comme si le passé avait une haleine chaude et capiteuse. Le mot « vieux » revient et se décline en « vieilles », « vieilleries », « flétries », annonçant que tout le poème sera une méditation sur l’empreinte du temps.

Le deuxième quatrain accumule des étoffes et des traces domestiques : « linges odorants et jaunes », « chiffons / De femmes ou d’enfants », « dentelles flétries », « fichus de grand’mère où sont peints des griffons ». L’énumération ne cherche pas l’ordre : elle imite le « fouillis » du buffet. Pourtant, ces objets pauvres, défraîchis, sont présentés avec une étrange tendresse. Les adjectifs « odorants », « jaunes », « flétries » insistent sur la dégradation, mais aussi sur la persistance : ce qui est usé garde une trace de chair, d’enfance, de gestes. Les griffons peints sur les fichus de grand-mère ajoutent une touche de légende au quotidien, comme si le réel usé ouvrait sur un imaginaire ancien.

Sur le plan formel, « Le Buffet » est un sonnet en alexandrins, avec des rimes embrassées dans les quatrains. Cette régularité donne au poème une allure de meuble lui-même sculpté, aux proportions solides. Mais à l’intérieur de ce cadre, le rythme déborde souvent. La phrase enjambe les vers, notamment aux vers 9 et 10 : « les mèches / De cheveux blancs ou blonds » ; le rejet mime ces cheveux qui s’échappent d’un rangement trop étroit. Les sonorités accompagnent cette impression : les allitérations en [v] et en [f] traversent presque chaque vers — « vin vieux », « vieilleries », « chiffons », « flétries », « fleurs sèches », « parfums de fruits » — et font du poème une sorte de bruissement, comme si le parfum et la poussière parlaient à voix basse.

Le premier tercet fait entrer des objets plus intimes et plus silencieux : « médaillons », « mèches / De cheveux blancs ou blonds », « portraits », « fleurs sèches ». La juxtaposition des couleurs, blancs et blonds, et des parfums qui se mêlent à des « parfums de fruits » crée une confusion délicate entre le végétal, le corps et le souvenir. On ne distingue plus tout à fait ce qui est vivant et ce qui ne l’est plus. Le conditionnel « on trouverait » suggère d’ailleurs que ces trésors ne sont pas visibles, mais devinés au fond de l’ombre.

Le dernier tercet bascule dans l’apostrophe : « Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires ». Le meuble devient un interlocuteur, presque un conteur. Rimbaud lui prête un désir : « tu voudrais conter tes contes ». La répétition de « conter » et « contes » donne l’impression d’un récit retenu, prêt à jaillir. Enfin, le verbe « bruis » concentre toute l’ambiguïté du poème : le buffet ne parle pas, il bruit, il chuchote, il craque, et ce frottement du bois est déjà une parole. Les « grandes portes noires » qui s’ouvrent « lentement » ferment le sonnet sur une image à la fois inquiétante et solennelle, car ouvrir le buffet, c’est rouvrir le temps.

La force du poème tient à cette métamorphose : un meuble ordinaire devient un être doué de mémoire et de voix. Rimbaud ne raconte pas ses propres souvenirs ; il écoute ceux que les choses ont gardés. C’est ce qui rend « Le Buffet » marquant : en une forme brève et très maîtrisée, il transforme une nature morte en scène vivante, où l’ombre, les étoffes et les parfums tiennent lieu de personnages.

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