Parmi les pièces regroupées sous le titre de *Derniers vers*, « Ô saisons, ô châteaux » se présente comme une chanson étrange, presque un sortilège. Le poème s’ouvre sur une double invocation, « Ô saisons, ô châteaux », aussitôt suivie d’une question qui semble refermer toute espérance : « Quelle âme est sans défauts ? » L’idéal d’une âme parfaite est posé puis immédiatement mis en doute. La reprise du vers initial, isolée entre deux blancs, installe une circularité : la quête tourne sur elle-même.
Le locuteur affirme avoir fait « la magique étude / Du Bonheur, que nul n’élude ». Le bonheur est ici personnifié, presque divinisé par la majuscule, et l’étude qui lui est consacrée mêle le vocabulaire de la connaissance à celui de l’enchantement. Pourtant, à peine ce bonheur est-il évoqué qu’il se met à agir : « Ô vive lui, chaque fois / Que chante son coq gaulois. » Le pronom « lui » reste flottant — bonheur ou présence aimée —, mais le « coq gaulois » apporte une note de réveil, de clairon matinal, comme si le bonheur avait la vivacité d’une aube. La chanson, toutefois, bascule avec un « Mais ! » suivi d’un point d’exclamation, rupture brutale : « je n’aurai plus d’envie, / Il s’est chargé de ma vie. » Un « Il » anonyme a pris possession du locuteur, abolissant le désir. Ce « Charme ! », écrit avec une majuscule et une exclamation, « prit âme et corps, / Et dispersa tous efforts. » Le charme est une force totale, qui saisit l’être entier et rend vains les efforts.
Dès lors, la parole elle-même est atteinte. « Que comprendre à ma parole ? / Il fait qu’elle fuie et vole ! » Le langage ne sert plus à communiquer ni à comprendre : il fuit, il vole, il échappe. La question reste sans réponse, et le poème se clôt sur la reprise du refrain, désormais suivi d’un point d’exclamation : « Ô saisons, ô châteaux ! » Ce qui était une invocation rêveuse devient un cri pur, une sonorité qui tient lieu de sens. Le point d’exclamation, absent des deux premières occurrences, change tout : l’invocation ne demande plus rien, elle constate un manque ou célèbre un élan. Les mots ne désignent plus que leur propre musique.
La construction du poème épouse ce mouvement de dissolution. Les vers, irréguliers, oscillent entre cinq et sept syllabes, et les rimes, souvent riches, forment des couplets qui semblent se défaire à mesure que le poème avance. Le refrain, répété au début, au milieu et à la fin, fonctionne comme un refrain de chanson populaire, mais il est comme vidé de son contenu : les saisons et les châteaux ne renvoient à aucun paysage précis, seulement à des archétypes — le temps cyclique et l’idéal lointain. L’âme sans défauts n’existe pas, le bonheur ne s’élude pas, le charme disperse les efforts, la parole fuit et vole : tout se dérobe, et seul demeure le balancement sonore de l’invocation.
C’est là ce qui fait la force de ce court poème. Rimbaud y pousse la chanson jusqu’à une limite où le sens se dissout dans le rythme. Le « Charme » peut se lire comme une figure de l’inspiration poétique elle-même : elle possède le poète, corps et âme, puis laisse sa parole s’envoler, incontrôlée. Le poème devient alors une sorte d’ars poetica paradoxale — il dit l’impossibilité de dire, et c’est par cette défaillance même qu’il touche. La dernière exclamation n’appelle plus de réponse ; elle est la trace sonore d’un bonheur insaisissable, un écho qui continue de vibrer après que le sens a fui.