Dès l’ouverture, une maxime faussement sage donne le ton : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » Ce vers presque proverbial installe une distance ironique entre la voix qui parle et l’âge qu’elle évoque. Le poème ne raconte pas une aventure singulière, mais une expérience typique, portée par le pronom indéfini « on » : un jeune homme délaisse les cafés « tapageurs » pour les « tilleuls verts » de la promenade, se laisse envahir par les parfums de juin, croise une demoiselle, s’enflamme, écrit des sonnets, subit les moqueries, reçoit une lettre, puis retourne boire des bocks. Le « Roman » du titre n’est donc pas un récit linéaire, mais une suite de poses amoureuses et littéraires, montrées avec lucidité amusée.
La construction en quatre volets de huit vers, faits d’alexandrins à rimes croisées, donne au texte une régularité de chanson. Pourtant, cette forme presque sage est sans cesse fissurée par les tirets, les exclamations et les points de suspension, qui miment les élans et les ruptures de l’adolescence. Le premier volet plante un décor sensoriel : les tilleuls « sentent bon », l’air est « si doux », le vent porte « des parfums de vigne et des parfums de bière ». La ville reste proche, mais elle est tenue à distance ; la promenade devient une scène où l’on peut se rêver.
L’imagerie du deuxième volet transforme le paysage en hallucination légère. Le ciel se réduit à « un tout petit chiffon / D’azur sombre », traversé d’une « mauvaise étoile » ; la nature se fait champagne : « La sève est du champagne et vous monte à la tête. » L’ivresse n’est plus seulement celle des boissons abandonnées, mais celle des sensations. Le baiser attendu, cliché du lyrisme amoureux, est rabaissé à une « petite bête » qui palpite sur les lèvres : vivant, fragile et vaguement ridicule. Les adjectifs diminutifs — « petit chiffon », « petite branche », « petite bête » — insistent sur le décalage entre les grands sentiments et la réalité menue.
Le troisième mouvement fait entrer le romanesque au sens propre : le verbe inventé « Robinsonne » dit à lui seul la tentation du dépaysement, le cœur qui se prend pour un héros de roman. Mais la rencontre est aussitôt désamorcée : la demoiselle a de « petits airs charmants » et se déplace sous « l’ombre du faux-col effrayant de son père ». Le père, réduit à un col empesé, ridiculise la scène de rencontre ; la jeune fille juge le promeneur « immensément naïf ». Le contraste entre les cavatines intérieures et le trottinement des « petites bottines » fait mourir le lyrisme sur les lèvres.
La dernière partie pousse l’ironie jusqu’au retournement. La passion est présentée comme une location d’été : « Loué jusqu’au mois d’août. » Les sonnets font rire l’aimée, les amis trouvent le jeune homme de « mauvais goût » ; l’isolement amoureux devient une anecdote mondaine. La lettre espérée, suspendue entre des points de suspension, conduit aussitôt au retour aux « cafés éclatants », aux bocks et à la limonade. Le poème se clôt en reprenant la maxime initiale, mais enrichie : « Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. » La boucle souligne que le sérieux sentimental est une comédie saisonnière, portée par le décor vert et parfumé.
La force de « Roman » tient à ce mélange d’exaltation et de moquerie. Rimbaud ne ridiculise pas l’adolescence de l’extérieur : il en restitue l’ivresse sensible, les élans, les poses littéraires, tout en montrant leur fragilité. L’écriture hésite entre l’élan lyrique et la chute prosaïque, entre le vers noble et le mot familier — « bocks », « faux-col », « mauvais goût ». C’est ce double regard qui rend le poème singulier : il ne célèbre pas l’amour de dix-sept ans, il le joue et le déjoue, avec une précision ironique qui transforme la fraîcheur adolescente en sagesse désillusionnée.