Une tête de faune surgit d’un feuillage qui est moins un décor naturel qu’un écrin vert taché d’or. Dans cette feuillée incertaine et fleurie, où dort un baiser, un faune effaré montre ses deux yeux et mord les fleurs rouges de ses dents blanches. Sa lèvre brunie et sanglante, comparée à un vin vieux, éclate en rires sous les branches. Puis il fuit, tel un écureuil, et pourtant son rire continue de trembler à chaque feuille ; un bouvreuil effraie alors le Baiser d’or du Bois, qui se recueille. Le poème ne raconte pas une anecdote : il capte une apparition, puis sa trace. La figure du faune disparaît, mais le désir, la peur et le rire se diffusent dans le paysage.
Trois quatrains de décasyllabes organisent cette brève scène. Le vers plus court que l’alexandrin donne au poème une rapidité nerveuse, tandis que les coupes et la ponctuation créent des surgissements. L’anaphore « Dans la feuillée » ouvre les deux premiers vers et installe un rythme d’abord incantatoire ; la phrase retarde ensuite l’apparition du sujet principal. Il faut traverser l’or, les fleurs, le baiser qui dort et la broderie crevée avant que ne jaillisse « Un faune effaré ». Ce retard syntaxique rend la tête du faune plus sauvage, comme arrachée au feuillage. Les rimes des deux premiers quatrains sont croisées, puis le dernier quatrain fait entendre une même finale en /œj/ : écureuil, feuille, bouvreuil, recueille. Cette rime unique referme le poème sur un écho, comme si le rire du faune se prolongeait au-delà de sa fuite.
L’imagerie mêle le raffinement et la violence. Les mots « écrin » et « broderie » transforment la forêt en objet précieux, presque artificiel, mais le verbe « crevant » déchire cette broderie. Le faune est à la fois un être de désir et un animal affamé : il mord les fleurs rouges avec des dents blanches. La palette est vive : l’or, le vert, le rouge, le blanc, le brun du vin vieux. La comparaison de la lèvre à un vin vieux donne à la chair une profondeur de couleur et un début d’ivresse. Les allitérations en f et en v — feuillée, fleurie, fleurs, baiser, vif — font circuler un souffle végétal dans le premier quatrain. Le rire n’est pas un son lointain : il « tremble » de feuille en feuille, il devient une vibration du visible. La nature entière est animée : le baiser dort, le faune montre ses yeux, le bouvreuil effraie le Baiser d’or du Bois. Le mot effaré qualifie le faune, tandis qu’épeuré qualifie le Baiser : la frayeur circule d’un être à l’autre, du corps mythologique à l’abstraction du lieu.
La fin est particulièrement troublante. Le faune n’est plus là, mais son rire persiste dans la feuillée ; le Baiser d’or, épeuré par un oiseau, se recueille. Cette retraite n’efface pas la scène, elle l’intériorise. Le poème suggère que les figures mythologiques ne quittent pas la forêt : elles se replient dans sa matière, dans les feuilles, dans le cri d’un bouvreuil. C’est en cela que « Tête de faune » est significatif : en douze vers, Rimbaud fait de la fuite une présence et du rire un frisson du paysage, sans recourir à une conclusion morale ni à un récit explicatif. La poésie se concentre sur l’apparition, la morsure, l’éclat, puis sur l’écho qui demeure.